Cet article a été archivé
Partager
Offrir cet article
En tant qu'abonné, vous pourrez encore offrir
0 articles ce mois-ci.
Story de la semaine / Exor / 15/06/2026

John Elkann, le stratège que l’on n’attendait pas

Conflits fiscaux et familiaux, secousses boursières : on a beaucoup prêté à l’héritier Agnelli des fautes qu’il a, pour l’essentiel, subies. Tout en recomposant, patiemment, un empire à la dérive.

John Elkann, le 16 avril dernier sur le stand Ferrari lors des 6 Heures d'Imola (photo Rudy Carezzevoli/Getty Images via AFP).

Il y a vingt-deux ans, lorsque Gianni Agnelli s’éteignait dans sa demeure de Villar Perosa, John Elkann était présenté au monde comme le dauphin idéal : vingt-huit ans, trilingue, polytechnicien turinois, doté d’un passeport américain et des manières de l’aristocratie européenne. La légende du successeur parfait était commode… et donc fragile. Depuis quelques mois, une autre légende, symétrique et tout aussi paresseuse, s’est installée : celle d’un dirigeant en prise à plusieurs fronts judiciaires, délaissant l’Italie et accumulant les controverses. Le tableau mérite d’être repris, regardé avec davantage de recul et accroché à l’endroit. Car à y regarder de près, l’essentiel de ce qu’on reproche à John Elkann relève de situations dont il a hérité, non qu’il a provoquées – et, à l’inverse, l’essentiel de ce qu’il a décidé plaide plutôt en sa faveur.

Les procès qu’il subit plutôt qu’il ne provoque

Prenons le front le plus spectaculaire : le contentieux fiscal italien. John Elkann (avec son frère Lapo et sa sœur Ginevra) est soupçonné d’avoir minoré d’environ un milliard d’euros l’assiette successorale de leur grand-mère Marella Caracciolo, décédée en 2019, via une résidence fiscale suisse contestée. C’est sérieux, et le volet pénal suit son cours ; une audience est attendue ce 22 juin. Mais il faut rappeler une évidence : la structuration successorale de la dynastie Agnelli a été conçue il y a vingt ans, du vivant de Gianni Agnelli puis de Marella, son épouse, par des conseils dont le célèbre avocat Franzo Grande Stevens. John Elkann en a hérité ; il n’en est pas l’architecte. Et son comportement depuis l’ouverture du dossier traduit une volonté d’assumer ce qui a été fait plus que de se dérober. En septembre dernier, les trois héritiers ont accepté de verser 183 millions d’euros pour clore le volet administratif, et John Elkann a proposé lui-même un an de travaux d’intérêt général - accord que le parquet de Turin soutenait. Que le tribunal ait jugé cette probation insuffisante ne change rien à sa posture : celle d’un homme cherchant à purger le passé, et non à se dérober.

John Elkann et Marella Caracciolo lors des funérailles de Giovanni Agnelli le 26 janvier 2003 à Turin (photo Gabriel Bouys/AFP).

Le volet familial est plus douloureux encore, mais il obéit à la même logique : John Elkann y est partie défenderesse. C’est sa mère, Margherita Agnelli, qui a rouvert la bataille de l’héritage, contestant aujourd’hui des accords qu’elle avait signés en 2004 - la cession de ses droits dans la société Dicembre contre 1,2 milliard d’euros en numéraire, de l’immobilier et des œuvres d’art. On peut juger maladroite, voire brutale, la contre-attaque de John Elkann évoquant des violences subies dans l’enfance. Mais on ne saurait lui imputer d’avoir déclenché un conflit qui l’a saisi avant qu’il ne le saisisse. Les guerres de succession des grandes familles industrielles sont rarement le fait de l’héritier en place.

Iveco, Stellantis : la preuve par les actes

Là où John Elkann décide vraiment - dans la conduite des actifs - le bilan est nettement plus convaincant que ne le suggère la chronique des griefs. Le meilleur exemple est Iveco, le constructeur de poids lourds turinois enfermé dans une impasse stratégique : trop petit pour rivaliser seul, plombé par une division défense dont la sensibilité politique décourageait tout acquéreur étranger. La solution trouvée en 2025 est un cas d’école. Plutôt que de brader l’ensemble, Exor a scindé le groupe : la branche militaire (marques IDV et Astra) a été cédée à Leonardo pour 1,7 milliard d’euros, créant un champion européen de la défense terrestre resté italien ; le reste, recentré sur les véhicules civils, a été repris par Tata Motors pour environ 3,8 milliards, avec une prime substantielle pour les actionnaires. L’opération, validée par le gouvernement italien, a été conclue en mars 2026. Elle devrait être "closée" à la fin de l’été. On cherchera en vain, dans ce découpage, la désinvolture qu’on prête volontiers à John Elkann : c’est au contraire une sortie de crise habile, qui préserve les actifs stratégiques sur le sol national tout en valorisant les minoritaires.

Le cas Stellantis obéit à la même grille de lecture. L’éviction de Carlos Tavares fin 2024 a placé John Elkann en première ligne d’un groupe en difficulté, dont la perte nette a atteint 22,3 milliards d’euros en 2025. Loin de se "défiler", il a constitué lui-même un comité exécutif provisoire, assumé la direction générale pendant plus de six mois, piloté la nomination d’Antonio Filosa et avalisé un diagnostic sans complaisance en affirmant : "le reset que nous devons faire est profond et nécessaire".

Antonio Filosa et Elkann, lors de la présentation de la nouvelle Fiat 500 hybride, dans l'usine Stellantis de Turin, en novembre 2025 (photo Elisa Marchina/NurPhoto/AFP).

Le plan FaSTLAne 2030 abaisse l’objectif de marge européenne et prévoit une réduction de capacités sur le continent. Mais le procès en désertion de l’Europe mérite d’être nuancé : le groupe était notoirement sous-investi aux États-Unis, son marché le plus rentable, et le rééquilibrage américain relève d’une logique industrielle élémentaire, plutôt que d’un reniement. Aucune usine européenne n’est fermée. "Mouiller le maillot" pour redresser un géant en pleine débâcle n’est pas une faute : c’est le métier d’un actionnaire de contrôle responsable.

Un portefeuille recomposé, pas bradé

Élargissons la focale. En une décennie, John Elkann a transformé Exor d’un conglomérat automobile italien en une société d’investissement diversifiée, géographiquement et sectoriellement. Les cessions - Magneti Marelli, Comau, Iveco, Gedi - ont été lues en Italie comme un retrait. On peut tout aussi bien y voir une discipline de portefeuille : sortir d’actifs cycliques pour se renforcer dans la santé (Philips, le pôle santé mondial de la famille Mérieux), le luxe (Christian Louboutin) et la technologie. Le cas d’école de cette gestion patrimoniale reste la cession du réassureur PartnerRe : acquis en 2016 pour 6,7 milliards de dollars, il a été revendu au mutualiste français Covéa en 2022 pour 9,3 milliards de dollars en numéraire, dégageant une plus-value nette d’environ 2,4 milliards d’euros et hissant pour la première fois la trésorerie d’Exor à près de 20 % de son actif brut réévalué - un trésor de guerre qui a précisément financé la diversification ultérieure.

La diversification géographique et sectorielle réduit la dépendance d’Exor au sort d’un seul secteur - précisément ce qu’on attend d’un investisseur de long terme qui a deux modèles, Berkshire Hathaway, le groupe de Warren Buffet et Investor, la holding de la famille Wallenberg. La cession de 4 % de Ferrari en février 2025, pour environ 3 milliards d’euros, participe de la même logique de rotation des actifs au sommet du cycle d’un titre. Que ces choix déplaisent aux syndicats de Pomigliano ou de Mirafiori se comprend ; qu’ils soient économiquement irrationnels reste à démontrer. En attendant de savoir le sort qui sera réservé à Maserati. C’est une question de jours.

Les marchés, du reste, ne s’y trompent pas. Si la décote de holding d’Exor demeure substantielle - de l’ordre de 55 % entre sa valeur boursière et son actif net réévalué, un écart que les analystes attribuent autant à la complexité de la structure familiale qu’à la prudence du marché, plusieurs maisons saluent la cohérence de la rotation d’actifs. Chez Oddo BHF, on rappelle qu’Exor "dispose après la cession de PartnerRe d’une force de frappe financière considérable" pour redéployer son capital hors de l’automobile. Les analystes de Mediobanca, qui suivent de près la holding turinoise, soulignent pour leur part que "la discipline d’allocation du capital reste le principal atout d’Exor", tout en pointant du doigt que la décote ne se résorbera qu’avec davantage de transparence et d’efficacité en matière de gouvernance. La nuance résume le paradoxe Elkann : un gestionnaire crédité d’un vrai sens de la valeur, mais dont la prime de confiance reste plafonnée par les zones d’ombre de la maison familiale.

L’angle mort : la gouvernance

Reste donc un domaine où la défense de John Elkann devient malaisée : c’est celui de la gouvernance. Non que les décisions prises soient contraires à l’intérêt social. Mais le petit-fils de Giovanni Agnelli peine à rendre lisible la frontière entre ce qui sert son intérêt patrimonial et ce qui sert l’intérêt des entreprises qu’il préside. Plusieurs exemples l’illustrent. Le rachat d’actions d’un milliard d’euros lancé par Exor en 2025 a, dans les faits, surtout bénéficié à la holding familiale Giovanni Agnelli BV, qui y a réalisé une plus-value de 490 millions - un programme présenté comme profitant à tous, mais dont la mécanique a d’abord consolidé la structure de contrôle. La cession de titres Ferrari, réalisée en février 2025 (dont une partie ont été acquis par Ferrari), a été critiquée par la presse italienne, compte tenu du rôle de John Elkann, à la fois comme directeur général d’Exor et comme Président de Ferrari. Mais l’intéressé s’est déporté et n’est donc pas intervenu dans cette opération.

En revanche, le maintien, d’une rémunération globale proche de 31 millions d’euros pour 2025 - l’année de la pire perte de l’histoire de Stellantis - envoie un signal curieux, quand bien même il est contractuellement justifié. C’est surtout la composition du conseil de Stellantis, qui interroge. Il ne compte aucun dirigeant ou ancien dirigeant opérationnel de l’industrie automobile. On y siège en venant de l’assurance (Henri de Castries), de la finance d’entreprise (Juergen Esser, directeur financier de Danone), des ressources humaines ou de la banque publique (Nicolas Dufourcq). Le vice-président Robert Peugeot, héritier de la dynastie de Sochaux, est un actionnaire de référence, non un homme de l’atelier ou du produit. Il s’est illustré par de nombreux ratés au sein de Peugeot-Invest, la société familiale. De surcroit il n’a même pas pris la peine d’assister à l’assemblée des actionnaires. Pour un groupe qui joue son avenir sur l’exécution industrielle, l’absence d’expertise métier au sommet est une faille de gouvernance autant qu’un handicap stratégique.

L’abstention du fonds souverain norvégien, qui a refusé fin mai de soutenir le renouvellement du mandat de John Elkann au conseil de Meta pour un simple motif d’assiduité - 70 % de présence contre 75 % pour les autres administrateurs - relève du même registre. Le grief n’est pas la compétence, c’est la disponibilité et la lisibilité de l’engagement. C’est là, et là seulement, que John Elkann doit corriger le tir : non dans sa stratégie industrielle, mais dans sa capacité à dissiper le soupçon permanent de confusion entre la maison et l’empire.

Un procès d’intention à réviser

Au total, le réquisitoire contre John Elkann mélange deux registres qu’il faut séparer. D’un côté, des épreuves subies - le fisc, la mère, l’héritage - dont il supporte l’onde de choc sans en être l’instigateur. De l’autre, des décisions assumées - Iveco, Stellantis, la recomposition d’Exor - qui, examinées à froid, témoignent d’un gestionnaire patient et plutôt avisé. Entre les deux subsiste une zone grise, la gouvernance, où l’héritier doit faire la preuve qu’il distingue son intérêt de celui des actionnaires minoritaires. C’est un chantier réel. Mais en faire le prétexte d’un déboulonnage général serait commettre, à l’envers, la même erreur que les contempteurs du "successeur parfait" d’hier : confondre le personnage et le bilan. L’étoile d’Elkann ne pâlit pas. Elle change de lumière - plus froide, plus exigeante, moins italienne, moins européenne – captant celle d’un capitalisme qui réclame des comptes. Et c’est, pour un dirigeant de cette trempe, une tâche à sa portée.

Précédentes Stories de la semaine