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Story de la semaine / Enquête / 27/07/2026

Protoxyde d’azote : à qui profite le "crime" ?

Indispensable aux industriels, aux chirurgiens et aux cuisiniers, le protoxyde d’azote est importé légalement par millions de tonnes. Mais un autre circuit alimente les adeptes de ce gaz euphorisant.

Au lendemain de la fête de la musique 2026, de nombreuses cartouches de protoxyde d’azote, dit "gaz hilarant", sont regroupées près des poubelles dans le centre de Paris (photo Eric Broncard/Hans Lucas/AFP).

C’est devenu une routine pour les éboueurs. Les lendemains de fête ou de célébration nationale, ils ramassent par centaines les bonbonnes d’acier aux couleurs criardes qui gisent dans les caniveaux, sur les trottoirs ou au pied des poubelles saturées. Ils ont appris à les reconnaître, ces drôles de bouteilles estampillées CreamDeluxe, FastGas ou ExoticWhip. Ils savent qu’elles contiennent le fameux gaz hilarant tellement prisé des jeunes en quête d’euphorie et de fous rires. Les scientifiques l’appellent protoxyde d’azote, ou N2O. Selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), 11,7 % des 18-24 ans et 12,5 % des 25-34 ans auraient déjà goûté au fameux "proto", comme ils l’appellent.

Cet éphémère paradis artificiel les conduit parfois à l’hôpital - ou pire. Aspiré ou inhalé dans des ballons de baudruche, le gaz peut provoquer chez ses utilisateurs réguliers des troubles neurologiques allant jusqu’à la paralysie, des problèmes cardio-vasculaires ou psychiatriques. En 2025, 522 cas préoccupants ont été notifiés au réseau national d’addictovigilance pour usages détournés de protoxyde d’azote. La même année, ce psychoactif a été impliqué dans 450 accidents graves de la circulation - un chiffre multiplié par 40 en l’espace de six ans, d’après l’Association 40 millions d’automobilistes. "Le protoxyde d’azote présente un niveau de dangerosité comparable à celui de substances comme la cocaïne ou la kétamine en termes de risques somatiques et neurologiques", avertit l’association Protoside qui combat les intoxications.

Gaz industriel importé légalement

Gaz incolore et à l’odeur très légèrement sucrée, le "proto" n’est pourtant pas classé "produit stupéfiant" par la législation française. Et pour cause : de multiples secteurs industriels ne pourraient pas se passer de lui. Utilisé dans la fabrication de semi-conducteurs, d’équipements électriques, électroniques et optiques, il permet aussi de booster les carburants utilisés pendant les courses automobiles. Le secteur médical l’emploie, lui, comme analgésique et en anesthésie générale. Les professionnels de la cuisine, comme gaz propulseur dans les siphons à chantilly, mousses ou crèmes fouettées.

Maintenant que le groupe Air Liquide a mis un point final à sa production en France, seules les importations permettent de couvrir les besoins nationaux, de l’ordre de 4 000 à 6 000 tonnes par an. Elles proviennent essentiellement d’Allemagne, de Belgique, d’Autriche et de Pologne, selon la Direction générale des douanes. Principaux commanditaires : Air Liquide et le groupe allemand Linde.

Inhalé dans un ballon

Dans les années 2000, les spécialistes des stups ont détecté une tendance préoccupante venue des Pays-Bas et de Belgique : l’inhalation du protoxyde d’azote contenu dans les cartouches pour siphon à chantilly de 8 grammes, vendues en grandes surfaces, chez les spécialistes d’articles culinaires ou sur des sites de commerce en ligne. Le contenu est vidé dans un ballon de baudruche avant d’être inhalé par l’usager.

Au fil des ans, la consommation de "proto" se fait massive. "À partir de 2017, les lieux de vente se multiplient : des magasins de proximité, épiceries, bars et boîtes de nuit commencent à vendre des capsules, d’abord dans les Hauts-de-France, puis sur l’ensemble du territoire métropolitain", précise l’OFDT. Deux ans plus tard, des sites internet spécialisés proposent de nouveaux contenants qui supplantent vite les petites cartouches : des bonbonnes de plus de 600 grammes vendues 25 à 30 euros pièce qui permettent de confectionner plus de 80 ballons et des "réservoirs" - ou "tanks" pour les usagers - de 2 kg à 50 euros l’unité. En 2021, la vente aux mineurs est interdite, comme la vente aux majeurs dans les débits de boissons et chez les marchands de tabac.

Émergence de véritables trafics

Cette nouvelle loi n’a pas enrayé la hausse de la consommation, ni entravé la commercialisation, comme le prouve l’augmentation des quantités saisies : 11 tonnes à Villeurbanne (Rhône) et à Noisiel (Seine-et-Marne) entre septembre et décembre 2021 ; 14 tonnes en Seine-et-Marne en août 2022 ; 21 tonnes à Vénissieux (Rhône) en juillet 2023 ; 30 tonnes en Île-de-France en juin 2024. Pourtant, seules 96 infractions liées au protoxyde d’azote ont été verbalisées par la police nationale en 2025, malgré la multiplication des arrêtés d’interdiction de transport, de consommation et de détention pris par les villes et les départements.

"La vente [de ce gaz] est largement sortie des circuits de distribution traditionnels pour prendre la forme de réseaux plus ou moins structurés de revente illégale", pointe le rapport sénatorial du 18 février 2026, qui dénonce l’émergence de véritables trafics grâce à au commerce en ligne, aux réseaux sociaux et aux applications de messagerie sécurisée. "Certains de ces réseaux ne sont pas dépourvus de tout lien avec des groupes et organisations impliqués dans le trafic de stupéfiants", ajoute-t-il. Un enquêteur chevronné confirme : "Le financement et le blanchiment de ce business empruntent les mêmes circuits que le narcotrafic".

D’où viennent ces bonbonnes ?

En janvier 2026, grâce à un renseignement douanier, les gendarmes ont démantelé un trafic de "proto" orchestré par trois ressortissants maltais dans la station de ski Arc 1 800, en Savoie. Leur stock était entreposé dans des box loués sur la zone artisanale de Bourg-Saint-Maurice. 6 325 bonbonnes ont été saisies, mais pas un mot n’a filtré sur leur provenance.

D’où vient le produit ? Qui le fabrique ? Qui le commercialise ? L’avocat Benoît Javaux et son équipe du cabinet Squadra ont essayé de remonter la filière. Leur objectif : s’attaquer à la racine du mal, au nom de l’association Antoine Alléno, qui lutte notamment contre les violences routières. Leur travail, conjugué aux investigations d’un journaliste de l’Humanité, Simon Guichard, leur a permis d’identifier un Néerlandais, Ivar Vethman, derrière la marque Cream Deluxe très prisée des consommateurs de "proto". Chassé des Pays-Bas par le durcissement de la législation, il se serait installé en Pologne. C’est là que son entreprise, IVM Firma Handlowa, l’un des leaders européens de la distribution de protoxyde d’azote, concevrait les cylindres de la marque Cream Deluxe et leur packaging, gérerait le marketing sur Internet et assurerait la distribution. Il travaillerait en relation étroite avec le groupe chinois Zhuzhou Xingye Chemical, chargé de fabriquer, conditionner et expédier le produit. Un échange de messages sur WhatsApp ne laisse guère de doute sur les liens entre les deux sociétés. Un certain Andy, représentant de la société chinoise, s’adresse à un acheteur français de "proto" : "Bonjour, avez-vous besoin de crème fouettante [sic] ? C’est-à-dire du protoxyde d’azote ?" La photo d’une bonbonne Cream Deluxe accompagne son message. Son interlocuteur voudrait tester le produit auprès de revendeurs français. Réponse prudente d’Andy : "Nous avons quelques clients (dans l’Hexagone), mais ils ne font pas de vente au détail et ne souhaitent pas révéler leur identité".

"Cream Deluxe révolutionne l’industrie des gaz alimentaires avec des produits premium pour des expériences mémorables", promet le site creamdeluxegaz.fr. Quand nous l’avons consulté le 10 juillet, il proposait des tarifs imbattables. Exemple : 3 375 euros, au lieu de 5 230 euros, pour une palette de 450 contenants de 670 grammes de la marque FastGas aux parfums mixtes, fraise, noix de coco, pomme verte, raisin, banane et myrtille. Soit 7,50 euros la bonbonne. Un peu plus cher, les 24 tanks de 2 kg de Cream Deluxe fraise ou fruit de la passion coûtent 1 140 euros. Il est possible de régler sa commande en cryptomonnaie.

En avril 2026, l’association Antoine Alléno a lancé une action de groupe contre les sociétés IVM Firma Handlowa et Zhuzhou Xingye Chemical. Objectif : "Faire sanctionner leurs pratiques déloyales ayant pour objet et pour effet d’inciter les consommateurs (en particulier les jeunes) à un usage détourné du protoxyde d’azote à des fins récréatives, au mépris de la gravité des dommages causés par cet usage, et dont les conséquences sanitaires et routières sont aujourd’hui documentées". L’association plaide également pour l’interdiction des bonbonnes et des tanks, formats inadaptés aux usages industriels, médicaux ou alimentaires et donc destinés aux amateurs d’émotions fortes.

Le projet de loi RIPOST, en gestation à l’Assemblée nationale, devrait renforcer les sanctions contre l’usage et le commerce de N2O. Elle pourrait purement et simplement interdire la détention, le transport et la cession du produit, sauf dérogation pour certaines professions. Une réglementation qui entrerait en vigueur à partir du 1er février 2027, date à laquelle Bruxelles souhaite prohiber la vente des bonbonnes sur le territoire de l’Union européenne.

Recyclage de bouteilles et bonbonnes de protoxyde d'azote, à Saint-Pathus, en région parisienne (photo Thomas Samson/AFP).

Recyclage : une menace explosive

Le gaz hilarant ne fait pas rire les professionnels du recyclage, ni les élus locaux. Dans les centres de retraitement des déchets ménagers, les cartouches, bonbonnes et tanks se transforment en bombes à retardement. En effet, le gaz résiduel peut provoquer leur déflagration. "Les conséquences sont désastreuses : une seule explosion entraîne en moyenne 150 000 euros de coûts en raison de l’arrêt des installations, met en danger les agents et perturbe l’approvisionnement en énergie des réseaux de chaleur", détaillait l’an dernier Jean-François Longeot, sénateur du Doubs (Union des Démocrates Indépendants), sur le site du quotidien La Tribune. L’addition est salée : à l’échelle nationale, ces incidents auraient coûté aux exploitants et aux collectivités 35 à 40 millions d’euros en 2025.

Suez, le spécialiste français de l’eau et des déchets, a peut-être la solution. Le 1er juillet dernier, le groupe a dévoilé, sur le site de l’écopôle d’Entraigues-sur-la-Sorgue (Vaucluse), un dispositif dopé à l’intelligence artificielle permettant d’extraire les résidus et de les neutraliser avant de recycler les bouteilles. Une bonne opération pour la planète, au passage : le protoxyde d’azote est un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le CO₂…

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