La deuxième vie des généraux
Une fois quitté le service actif, nombre d’officiers généraux se reconvertissent dans le secteur privé ou associatif, où leur savoir-faire est très apprécié, notamment dans la formation et le conseil.
Le général Hervé Wattecamps a accepté une mission impossible. Organiser en quatre mois, montre en main, la visite du Pape Léon XIV à Paris, les 25 et 26 septembre 2026. "En partant d’une copie blanche, avec 10 000 bénévoles à recruter et sans un centime, puisque c’est le diocèse invitant qui paie", précise-t-il. Il en faudrait bien davantage pour effrayer ce militaire de 67 ans à la silhouette de jeune homme, vétéran des troupes de montagne passé par le Liban et le Kosovo. Depuis son adieu aux armes en 2018, l’ex DRH de l’armée de Terre a accroché quelques jolis trophées au tableau de sa deuxième vie professionnelle : DRH d’Aéroports de Paris pendant la pandémie de Covid-19 ; pompier volant des ressources humaines chez ORPEA, le groupe de maisons de retraite dynamité par le livre enquête du journaliste Vincent Castaner ; ordonnateur des cérémonies de réouverture de la cathédrale Notre-Dame, en décembre 2024.
Cote des "étoilés" à la hausse
Hervé Wattecamps n’est plus une exception, car la cote des généraux retraités de l’armée est à la hausse. L’un d’entre eux, Pascal Peran, vient d’ailleurs d’être choisi par le président du département de la Moselle pour orchestrer le déplacement du souverain pontife à Metz le 28 septembre. Depuis février 2025, le général Pascal Facon, ancien gouverneur militaire de Marseille, pilote la Mission interministérielle de reconstruction de l’île de Mayotte, ravagée par le cyclone Chido deux mois plus tôt.
À son tour, le secteur privé scrute ces CV étoilés avec un intérêt croissant. Et plus seulement pour les fonctions de directeurs de la sûreté ou de la sécurité ou pour des jobs de conseillers militaires dans l’industrie de la défense, leurs débouchés habituels. Voilà un an, Vincent Pech de Laclause, ancien numéro 2 de la zone de défense et de sécurité sud-est, a pris la direction générale de la PME lyonnaise Chimimeca, spécialiste du traitement chimique des métaux. En septembre 2025, un autre "terrien", Eric Laval, est devenu secrétaire général d’ASB, fabricant berruyer de piles thermiques. Deux ans plus tôt, la Compagnie du Ponant, champion français des croisières de luxe, avait recruté au poste de secrétaire général et directeur des opérations le vice-amiral Patrick Augier, dernier "pacha" de feu le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc et ex-patron des marins-pompiers de Marseille.
Aisance dans la gestion des crises
Ces greffes ne vont pas de soi en France, où les liens entre les entreprises et l’armée sont bien plus distendus que dans les pays anglo-saxons, et encore davantage depuis la suppression du service militaire obligatoire. "Pourtant, il y a une ouverture, lente certes, mais indéniable", décèle Hervé Wattecamps. Ce que les patrons apprécient le plus chez les très haut gradés ? La capacité d’adaptation de ces professionnels qui changent de métier tous les trois ans et se montrent aussi à leur aise sur le terrain que dans les cabinets ministériels. Leur aisance dans la gestion des crises. Leur sens du collectif, leur loyauté et leur discipline, aussi. "On aime particulièrement leur rigueur et leur engagement, ainsi que leur capacité à piloter et à organiser. Leur carnet d’adresses est très apprécié, également", juge ainsi Samuel Solvit, capitaine de réserve de l’armée de Terre et fondateur du cabinet de conseil en réorganisation et en transformation Blacksmith & Prophet.
"Les généraux ont envie et besoin de servir, ce serait dommage que la société se prive de l’expérience et du savoir-faire de ces cadres dirigeants militaires", constate le vice-amiral Pierre Saucède. Ce marin est familier du sujet : depuis deux ans, il est aux commandes de la Mirvog, la Mission de retour à la vie civile des officiers généraux. Créée en 2005 en sein du ministère des Armées, cette petite cellule de six personnes chouchoute chaque année une centaine de très haut gradés en transition vers leur nouvelle vie civile. Tous issus du vivier national de 763 officiers généraux (dont 67 femmes) - généraux des armées de Terre et de l’Air ou de la gendarmerie, vice-amiraux et contre-amiraux de la Marine et officiers de grade équivalent du commissariat aux armées, des Affaires maritimes, du Contrôle général des armées, de l’armement, des services de l’énergie, de l’infrastructure et de la santé.
Boîte à outils pour la reconversion
Cette petite caste bénéficie d’un traitement à part. La gestion, l’avancement et l’affectation de ses membres dépendent du Bureau des officiers généraux du ministère, et non des RH de leur corps d’origine - hormis quelques exceptions dont les gendarmes. Sauf à demander leur radiation du généralat ou à en être exclus, ces hommes et ses femmes portent leurs étoiles à vie. Lorsque sonne la fin du service actif, ils sont encore relativement jeunes - 59 ans pour les trois armées, 60 ans pour les gendarmes. Ce n’est pas encore l’heure de la "vraie" retraite, puisqu’ils restent à la disposition du ministère des Armées (ou de l’Intérieur pour les gendarmes) jusqu’à 67 ans.
Pourtant, ces "généraux 2 s" (pour "deuxième section") sont confrontés à une chute vertigineuse de leurs revenus : ils ne touchent plus que 50 % environ de leur solde hors primes. "La question de la reconversion se pose à beaucoup d’entre eux, souligne Pierre Saucède. La moitié veulent, ou doivent, garder une activité professionnelle. Et 25 % ont envie de rester actifs intellectuellement."
La Mirvog offre aux volontaires une large boîte à outils dans laquelle ils piochent à leur gré - gratuitement. Ils y trouvent de multiples formations, management, marketing, langues, informatique, création d’entreprise ou simplement techniques de recherche d’emploi. Du coaching via un partenariat avec deux cabinets spécialistes des cadres dirigeants seniors. Les plus motivés peuvent même suivre le programme de l’Institut français des administrateurs ou découvrir la gouvernance des entreprises familiales à HEC. Des soirées "spécial réseautage", également.
Saut dans l’inconnu… et le business
Jean-Claude Gin est un ancien du "cycle Mirvog", qu’il a suivi pendant un an avant de quitter la gendarmerie. Ce fou de montagne se partage entre ses cours dans le cadre de la formation à la gestion de crise de l’université Panthéon Sorbonne et ses virées vers les cimes avec les dirigeants d’entreprises qu’il initie à la décision en milieu hostile. "Grâce à la Mirvog, j’ai appris à construire un pitch et j’ai découvert la gestion comptable, notamment, raconte-t-il. Cela a été mon premier pas vers l’extérieur."
Un moment souvent redouté. "On quitte un monde assez protecteur pour entrer dans un univers où on ne nous attend pas, analyse Thierry Orosco, ancien patron du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie. La Mirvog est là pour nous pour nous préparer à ce saut dans l’inconnu."
Une réussite dans son cas : après avoir piloté le regroupement des 24 business units d’Ineo, le spécialiste des équipements électriques, il a cofondé la start-up Obvious technologies, qui emploie une cinquantaine de collaborateurs. Ooda World, leur système de visualisation des données pour les forces de sécurité, a équipé les stades de la coupe du monde de football au Qatar en 2022 et le GIGN à l’occasion des jeux olympiques de Paris 2024.
Recrues opérationnelles
"Même si nous ne sommes pas une structure d’out-placement, précise Pierre Saucède, nous avons une petite centaine d’offres d’emploi, grâce à nos partenariats avec des syndicats patronaux et des cabinets de recrutements". Mais il est lucide : parmi les trois-quarts de ses ouailles qui trouvent leur voie chaque année, "la majorité ne rejoignent pas des entreprises du secteur marchand, reconnaît-il. Il subsiste un petit doute, dans les entreprises, sur leur capacité à mettre la main à la pâte, à faire. Et puis, il faut admettre que nous sommes super naïfs sur les rapports de force dans un mode des affaires très dur et frico-centré."
Clément Têtu, qui a créé en 2021 le cabinet de recrutement Pépite, spécialiste des profils d’anciens militaires, est encore plus cash. "Même s’il existe des exceptions, la plupart des généraux n’ont pas la culture du profit, ni la sensibilité business, estime-t-il. Or plus on monte dans les échelons, plus l’entreprise veut des nouvelles recrues ‘plug and play’, c’est-à-dire immédiatement opérationnelles."
Servir autrement
Les généraux "2s" s’orientent donc souvent plutôt vers le conseil en stratégie et en organisation. Ou se tournent vers l’univers de la formation et de l’enseignement, tels le vice-amiral Denis Bertrand, désormais directeur de l’Estaca, l’École supérieure des techniques aéronautiques et de construction automobile ou d’un autre marin, Paul Massart, directeur de la vie étudiante de l’Essec.
Le secteur associatif recourt volontiers à ces haut gradés, lui aussi. Au diocèse de Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris, le vice-amiral Jean-Baptiste Dupuis assure les fonctions d’économe et de secrétaire général. Benoît Durieux, général de l’armée de Terre, dirige, lui, l’Œuvre des Foyers de Charité depuis deux ans. Quant à Eric Bellot des Minières, huit opérations extérieures à son actif, du Tchad à la République centrafricaine en passant par le Kosovo et l’Afghanistan, il est administrateur de l’association Samusocial International. "C’est une manière de continuer à servir notre pays, pointe Pierre Sauvède. Autrement."