Cécile Béliot :
"Je crois aux quatre piliers de l’ikigaï japonais qui invite à concilier les dimensions passion, vocation, mission et profession." >
Fromages, données et intelligence artificielle : Cécile Béliot, directrice générale du groupe Bel, s’épanche sur ses habitudes numériques. Derrière la Vache qui rit, une dirigeante hyperconnectée, obsédée par l’information à impact et au service du "bien manger".
Vous réveillez-vous avec le bib-bip du réveil, la radio ou en musique ?
Je me réveille en douceur avec de la lumière et de la musique. C’est moins violent qu’un réveil classique. Pendant quinze minutes, ce réveil diffuse une lumière de plus en plus intense et des sons qui évoquent les bruits de la nature.
Une fois levée, commencez-vous la journée avec les infos ?
Non, je m’accorde une trentaine de minutes en pratiquant du sport ou en faisant des étirements.
Avec quelles sources vous informez-vous ?
Je consulte les newsletters et les fils d’information des principaux journaux, Le Monde, Les Échos, Le Figaro, le FT, Reuters mais aussi des sources plus spécialisées comme Food Dive ou le Dairy Reporter. Je scrute des faits nouveaux, macroéconomiques, géopolitiques ou de marché, susceptibles d’avoir un impact sur mon activité
Qu’est-ce qui vous importe le plus dans le flux de nouvelles que vous analysez ?
Ne pas rater l’information clé, bonne ou mauvaise, qui peut affecter le groupe que je dirige et qui va m’aider à anticiper. Pour moi, en ce moment, ce qui se passe au Moyen-Orient, au-delà des conséquences ressenties sur les prix de l’énergie et sur l’inflation, ce sont les effets de ce conflit et du blocage du détroit d’Ormuz sur la sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne. En l’état, la situation pèse déjà sur l’approvisionnement en engrais des agriculteurs africains. Et peine supplémentaire : sur leur capacité à exporter leurs denrées agricoles du fait de la hausse des coûts du fret. Ces évènements disent quelque chose de la fragilité de nos modèles d’alimentation, déjà éprouvés lors du déclenchement de la guerre en Ukraine qui aurait pourtant dû nous servir de leçon.
Si nous explorions votre smartphone que révélerait-il sur vos habitudes de navigation les plus ancrées ?
D’abord que je fais absolument tout sur mon smartphone pliable. Une fois déplié, il se mue en quasi-tablette. Cela me permet de faire l’économie d’un ordinateur portable où que je sois. Une fouille révélerait aussi que j’ai une grande curiosité quant à mes sources d’information. Et on verrait que je suis très présente sur LinkedIn. Je consulte régulièrement les posts des membres de mon réseau. J’utilise aussi beaucoup l’application le réseau social interne de l’entreprise qui me permet d’entretenir le lien avec la communauté des salariés de Bel. C’est un outil précieux qui casse les barrières hiérarchiques entre collègues et qui m’aide à zoomer en quelque sorte sur ce qui se passe sur le terrain dans tous les pays où nous opérons.
Partagez-vous sur les réseaux sociaux vos réflexions et vos analyses ?
Oui, je poste mes réflexions et je réagis très souvent sur ces deux réseaux.
À part LinkedIn, utilisez-vous d’autres réseaux sociaux ?
Je regarde Tiktok et Instagram mais davantage pour repérer ce qui se dit ou les nouvelles tendances de consommation qui émergent, souvent d’ailleurs avec les équipes et parfois avec l’aide de mes enfants. Par exemple, sur l’alimentation, on constate l’intérêt croissant des internautes pour des produits sains et plus simples, ou encore pour les aliments protéinés ou riches en fibres, pour lesquels d’ailleurs les Américains ont inventé le mot de "fibermaxxing". Mais c’est aussi dans cet univers que prospèrent les deepfakes et manipulations en tous genres, que l’écrivain Giuliano da Empoli a si bien décrits dans Les Ingénieurs du chaos, son essai sur les populismes numériques.
Vous souvenez-vous du dernier post que vous avez "liké" ?
Il s’agit d’un post issu d’une enquête de ChooseMyCompany, sur les entreprises préférées des étudiants. Bel s’est classé dans le top 5 et les avis des étudiants exprimaient leur fierté d’avoir travaillé chez nous et de se sentir en phase avec nos valeurs, en relation notamment avec les enjeux environnementaux.
Est-ce qu’il y a, en ce moment, une information qui pourrait vous mettre de bonne humeur ?
La fin de la guerre au Moyen-Orient et la réouverture du détroit d’Ormuz.
Et à l’inverse, une mauvaise nouvelle pour vous, ce serait quoi ?
La poursuite de ce conflit devenu régional et le blocage du détroit.
Regardez-vous votre téléphone avant de vous coucher et dès que vous vous levez ?
Je reste vigilante sur son utilisation. Le soir, il y a des moments où je suis pleinement avec ma famille, pour le dîner et jusqu’au coucher. D’ailleurs, j’éloigne volontairement mon téléphone pour qu’il ne vienne pas nous perturber. Mais en me couchant, c’est souvent la dernière chose que je regarde. Les voyages en avion constituent un autre espace privilégié de déconnexion et de recentrage.
Si vous avez 15 minutes à perdre, que regardez-vous sur votre téléphone ?
Je ne vis pas cela comme du temps perdu : j’avance sur mes mails, je lis et cela me libère pour faire autre chose
Réussissez-vous à avoir de vrais moments de déconnexion ?
Toutes les sept semaines, pendant les vacances scolaires, je m’arrête toute une semaine, ou un week-end. Ce sont mes vrais moments de déconnexion. On ne conscientise pas assez l’importance du temps. Pour tenir dans la durée, il faut savoir s’arrêter.
Quel est votre rapport aux e-mails ? C’est un stress, une nécessité, juste un outil parmi d’autres ?
Un outil de travail. L’important est de garder le pouvoir sur le "quand". Savoir si l’on veut répondre ou pas et faire preuve de discernement dans la gestion des courriels.
Quel est le canal le plus simple pour vous joindre ? Un mail, un SMS, un message sur WhatsApp ?
Par mail, car c’est moins intrusif. J’associe davantage les autres canaux avec une situation d’urgence ou des échanges privés.
Avez-vous un émoji ou un gif préféré pour répondre aux messages ?
J’utilise beaucoup les smileys. D’ailleurs Bel est un groupe où on fait des choses sérieuses sans se prendre au sérieux. Une entreprise familiale comme la nôtre, qui a bâti sa notoriété depuis plus d’un siècle sur une vache qui rit, croit forcément un peu dans le pouvoir du rire. Au Canada, nous avons déployé un émoji de cette icône qui a très bien marché. Le rire apporte énormément de bienfaits. Toutefois, les données que nous avons analysées sur le sujet démontrent qu’on rit moins aujourd’hui qu’il y a 50 ou 60 ans et que le phénomène est global.
Quel usage faites-vous personnellement de l’IA ?
J’utilise l’IA comme un outil d’efficacité, pas comme une béquille. Elle m’aide à gagner du temps sur certaines tâches. En revanche, je suis très attentive à deux points : la fiabilité et l’authenticité. Mon point de vue, mon intention, mes arbitrages restent les miens. L’IA peut accélérer mais elle ne remplace ni le jugement, ni le terrain, ni la responsabilité.
À quel moment ouvrez-vous un livre ?
En avion et lorsque je fais mes pauses toutes les sept semaines.
Quels sont les livres ou les auteurs qui vous ont le plus touchée ?
J’ai toujours beaucoup lu et des choses très diverses. Je viens de terminer Vos rêves seront bientôt les miens, le roman policier de Jacques Attali, un thriller d’anticipation qui interroge sur l’avancée des neurosciences. Je lis aussi des essais, de la poésie et des auteurs comme Simon Sinek qui écrivent sur le leadership. En le lisant j’ai ainsi appris l’importance du "pourquoi", seule façon à ses yeux pour mobiliser les équipes. En donnant un sens à ce qu’elles font - chez nous nourrir le monde avec une alimentation plus saine et durable – vous obtenez leur engagement. Bien plus qu’en les mobilisant sur des objectifs de résultat ou des indicateurs de performance.
Y a-t-il un livre que vous aimez offrir ?
J’adore offrir Les délices de Tokyo, de Durian Sukegawa. Une ode à la cuisine et à la vie ainsi qu’aux relations entre générations.
Regardez-vous des séries ? Laquelle pourriez-vous nous recommander ?
Chernobyl 1986, une série passionnante, diffusée par Netflix, sur la catastrophe nucléaire survenue au nord de Kiev, parce qu’elle montre comment le système politique de l’époque est resté insensible aux mises en garde répétées des scientifiques sur les risques d’un accident nucléaire aboutissant au rejet de produits radioactifs dans l’atmosphère.
Avez-vous un film culte ?
Des films comiques et populaires comme Les bronzés font du ski ou Le Père Noël est une ordure, que je peux revoir sans m’en lasser. Aussi populaires que nos marques. Il n’y a sûrement pas de hasard.
Quelle actrice pourrait jouer votre rôle ?
Des stars comme Beyoncé ou Taylor Swift. Le casting est signé de l’humoriste Philippe Caverivière, qui à l’occasion d’une matinale sur RTL il y a deux ans m’a cataloguée en Beyoncé du fromage et Taylor Swift de la pâte molle !
De la même façon, si un auteur devait écrire votre vie, qui voudriez-vous voir prendre la plume ?
Philippe Caverivière pour son sens de la formule et le plaisir d’en rire.
Avez-vous un plaisir coupable en matière culturelle ?
Il n’y a pas de plaisir coupable en matière de culture. J’adore les concerts électro.
Allez-vous régulièrement au théâtre, au cinéma, à l’opéra ?
Je ne me sens pas obligée de cocher ces cases récréatives. Mes sorties préférées, mon truc, ce sont les concerts.
Si vous pouviez organiser votre propre festival, un concert de rêve, quelle serait l’affiche ?
Sans doute un concert techno avec les stars du genre. J’ai adoré avoir fait la une du numéro "Réussir" du magazine Challenges en décembre 2025, aux côtés notamment de Martin Solveig, un des grands noms de la musique électronique. Lucie Basch, cofondatrice de la plateforme antigaspi Too Good to Go m’avait choisie parmi cinq autres personnalités avec des trajectoires hors norme.
Est-ce que ça vous arrive de fredonner en arrivant au siège du groupe Bel, à Suresnes ?
J’écoute beaucoup de musique, partout et tout le temps. Je pense en particulier à la chanson du rappeur allemand $Oho Bani intitulée Babybel, un de nos produits phares. Elle qui m’a d’ailleurs servi de bande-son pendant tout un temps pour ouvrir nos réunions de comex.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté et qui vous est toujours utile aujourd’hui ?
Il y en a plusieurs. Comme celui de "rester sur sa main droite", autrement dit de capitaliser sur ses forces plutôt que d’affronter les défis par la face Nord. C’est au demeurant une valeur RH très américaine. Je crois aussi beaucoup aux quatre piliers de l’ikigaï japonais qui invite à concilier les dimensions passion, vocation, mission et profession. Autrement dit : fais ce que tu aimes faire, ce pour quoi tu es doué, ce qui t’apporte du sens et épouse le métier qui te permet d’en vivre.