Philippe Aghion :
"Ma page Wikipédia est régulièrement torpillée dans le but de gommer mon côté social-démocrate pour me faire apparaître comme un ultralibéral."
Prix Nobel d’économie 2025 et spécialiste de la croissance par l’innovation, Philippe Aghion est l’un des penseurs les plus influents de sa génération. Jusqu’à demain, samedi, il est de tous les débats des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence.
Vous réveillez-vous avec un réveil, la radio ou en musique ?
Je sors du sommeil avec le réveil de mon téléphone. La sonnerie n’est pas géniale mais elle est efficace.
Une fois levé, comment commencez-vous la journée ?
En faisant des abdos pendant huit minutes, puis en montant les trois étages qui mènent de mon appartement à mon bureau. Je regarde aussi si j’ai des messages et des SMS sur mon téléphone et des mails urgents sur mon ordinateur.
Comment vous informez-vous au quotidien ?
Je fais défiler en ligne les gros titres des journaux, des quotidiens comme Le Monde, Les Échos, Le Figaro et les hebdomadaires, L’Express, Le Point, Le Canard Enchaîné et la Tribune Dimanche. Et je consulte ces sources et d’autres plusieurs fois dans la journée. Pour une plongée plus fouillée sur les thèmes que je suis, je lis les analyses du Grand Continent qui sont remarquables.
Si on consultait votre smartphone, que dévoilerait-il de vos usages numériques les plus ancrés ?
Que je communique sur quatre ou cinq boucles où je partage mes réflexions et mes analyses en toute confiance. Je suis aussi inscrit sur LinkedIn et X, mais mes posts sont gérés par quelques étudiants de mon Lab (Le Centre de recherche sur l’économie de l’innovation, auprès du Collège de France, N.D.L.R.). Pour moi, les réseaux sont trop chronophages. Je préfère me concentrer sur mes recherches, mes cours et mon Lab.
Redoutez-vous d’y lire des informations trompeuses sur vous ?
Je constate, en tout cas, que ma page Wikipédia est régulièrement torpillée dans le but de gommer mon côté social-démocrate pour me faire apparaître comme un ultralibéral. Ce ou ces forcenés écrivent, par exemple, que je suis pour la théorie du ruissellement, qui veut que l’argent ruisselle des riches vers les pauvres grâce à des politiques publiques favorisant les acteurs les plus aisés, alors que je suis résolument contre. D’autres effacent régulièrement de ma biographie la mention indiquant que je suis membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Et mon prix Nobel n’est qu’un prix "dit" Nobel.
Avez-vous recours à l’IA ?
Je consulte ChatGPT ou le moteur de recherche Perplexity pour trouver rapidement des informations sur des sujets que je ne maîtrise pas bien. Cela me fait gagner du temps. Et beaucoup de mes coauteurs utilisent Claude pour les accompagner dans l’écriture. J’y viendrai peut-être aussi un jour.
Quelle est l’information qui pourrait vous mettre de bonne humeur en ce moment ?
Apprendre que la France a décidé d’accroître le budget de la recherche, cette éternelle variable d’ajustement. Plus largement, savoir que l’agenda de Mario Draghi pour la compétitivité européenne, mis sous le tapis jusqu’à présent, est en train d’être mis en œuvre par plusieurs États-membres.
À l’inverse, quelle serait pour vous une mauvaise nouvelle ?
Que nous ayons un président de la République populiste, d’extrême droite ou d’extrême gauche, dans un an. Et aussi que Donald Trump gagne les midterms, les élections de mi-mandat en novembre. Avec Trump, nous sommes bien au-delà du néoconservatisme des Bush, mais face à une idéologie qui tourne radicalement le dos aux grandes valeurs étasuniennes.
Qu’est qui vous épate et qu’est-ce qui vous hérisse dans notre système économique ?
La révolution de l’IA m’enthousiasme à condition qu’elle soit inclusive et bien pilotée par de bonnes institutions, un système éducatif, davantage de flexisécurité sur le travail et une adaptation de la régulation de la concurrence et de la politique industrielle. Ce qui me hérisse c’est la persistance d’aides mal ciblées, comme le Crédit impôt recherche qui profite aux banques et à la grande distribution quand il devrait être fléché vers les entreprises technologiques. Ce sont aussi les abus de niches fiscales et notamment le détournement du pacte Dutreil et les pratiques des holdings patrimoniaux, ou le fait que l’épargne des Français, investie dans l’assurance-vie, n’aille pas prioritairement dans la high-tech européenne.
Vous vous êtes élevé contre la taxe Zucman qui veut faire payer les riches : que préconisez-vous pour lutter contre les inégalités ?
Avec l’IA nous allons voir arriver très rapidement une nouvelle génération de milliardaires. Mais je suis contre une mesure qui vise à taxer la richesse non réalisée de nos acteurs. Nous devons encourager nos milliardaires à travers des incitations fiscales fortes - ou la menace d’une augmentation de l’impôt sur les successions - à investir dans des fondations d’utilité publique au service de l’éducation, de la recherche, ou pour financer notre défense ou encore le progrès social. C’est à la fois un instrument de reconnaissance de leur succès et le moyen pour eux de redonner à la société.
Pensez-vous que les Rencontres d’Aix devraient accueillir des économistes qui se réclament du RN ou de LFI ?
Je suis pour discuter avec tout le monde. Lorsque j’interviens aux Journées de l’Économie à Lyon, j’apprécie que des économistes Atterrés, opposés à l’orthodoxie néolibérale et les chercheurs hétérodoxes y participent. Le Cercle des Économistes doit rester un lieu de débats.
Quelle est la meilleure appli pour vous joindre, vous envoyer un message ?
Un SMS, un mail ou la messagerie WhatsApp.
Les mails sont pour vous un outil, une nécessité, un stress ?
Un outil ainsi qu’un stress car je suis bombardé de mails, d’invitations et de sollicitations depuis que j’ai reçu le Nobel.
Vous accordez-vous de vrais moments de déconnexion ?
Lorsque je fais des siestes ou lorsque j’écoute de la musique, classique de préférence, j’éteins tout. Je mets aussi de plus en plus souvent mon téléphone en mode silence. Mais je déconnecte encore davantage en vacances l’été, en lisant. Je décroche vraiment lorsque je séjourne en Scanie, à la pointe sud de la Suède. L’an dernier, j’ai dévoré les quelque 1 000 pages de La Dynastie des Forsyte de John Galsworthy. Une fresque romanesque qui met en scène une famille de la bourgeoisie anglaise de 1880 à 1930.
À quel(s) moment(s) ouvrez-vous un livre ?
En vacances en continu et tous les soirs avant de m’endormir.
Quelle est la dernière lecture qui vous a touché ? Fait réfléchir ? Appris quelque chose ?
Les livres de Romain Gary (ou Emile Ajar) pour leur côté visionnaire, leur variété de genre et leurs jeux d’écritures et de styles. J’ai été captivé par les romans, La Disparition de Josef Mengele et Mesopotamia d’Olivier Guez. Et j’aime beaucoup les essais et les chroniques d’Abnousse Shalmani.
Êtes-vous plutôt cinéma ou séries ?
J’ai beaucoup regardé les séries quand je vivais aux États-Unis, car j’avais alors plus de temps. Parmi les films que j’ai vus récemment au cinéma, j’ai aimé "Juste une illusion", d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano qui capte bien l’esprit de l’époque, celle des années 1980 et de ma jeunesse. Et j’ai trouvé The Drama de Kristoffer Borgli (avec Zendaya et Robert Pattinson), sur les excès du wokisme, très intelligent et très créatif, tant dans son parti pris d’écriture que de montage.
Si un acteur devait jouer votre rôle, vous aimeriez que ça soit qui ?
Je n’aimerais pas être incarné. Je ne supporte pas de me regarder.
Et si un auteur ou une autrice devait écrire sur vous, qui choisiriez-vous ?
Peut-être Abnousse Shalmani parce qu’elle me connaît bien.
Allez-vous régulièrement au théâtre ou à l’opéra ?
Oui, quand on m’invite, car je suis nul pour commander les billets en ligne. Mais après les Rencontres d’Aix, je m’arrête toujours trois ou quatre jours à Avignon pour faire le plein de spectacles dans le on et le off.
Quel air ou chanson pourriez-vous chantonner en vous rendant à l’Institut de France ?
Je ne chante pas mais je siffle bien et juste. Mes amis me disent que j’ai l’oreille musicale. Je sifflerais des airs de musique classique ou de Michel Legrand.
Est-ce qu’il y a un conseil qui a compté pour vous et que vous donneriez à des gens qui débutent leur carrière ?
La vie m’a forcé à être résilient. Lorsque j’ai forgé l’ambition d’élaborer une théorie sur la croissance par l’innovation, dans la lignée de Joseph Schumpeter, je me suis accroché à cette idée pendant 38 ans, jusqu’à la reconnaissance de mon travail à Stockholm. Pourtant, je n’y croyais plus après la consécration en 2024 de l’économiste Daron Acemoglu qui, comme moi, a beaucoup écrit sur les nouvelles technologies. Mais si je devais prodiguer un conseil je dirais : "fais ce qui te plaît mais vise l’excellence et sois persistant".