Najat Vallaud-Belkacem :
"Certains responsables politiques supportent de moins en moins la contradiction…"
Najat Vallaud-Belkacem, ex-ministre de l’Éducation nationale, aujourd’hui conseillère-maître à la Cour des comptes, l’avoue volontiers : elle est accro à son téléphone portable. Contre cette addiction qui lui a inspiré un livre, Sevrage numérique, elle lutte à coups de romans et de mini-séries.
Comment vous réveillez-vous le matin ?
Quand j’avais encore un radio-réveil, avant l’ère du smartphone, j’aimais bien me réveiller en écoutant les infos à la radio. Maintenant, c’est mon mari, plus matinal que moi, qui me sert de réveil-matin.
Quel est votre premier réflexe info de la journée ?
Dans ma cuisine, je me prépare une tasse de café, puis je dis à mon assistant vocal "OK Google, mets-moi France Inter".
À quel moment regardez-vous votre téléphone pour la première fois de la journée ?
Dès que je suis debout ! Je ne peux pas m’en empêcher : je regarde si j’ai manqué des appels, je lis les derniers messages reçus, je parcours les informations de la nuit. Je suis abonnée à un kiosque numérique, donc j’ai accès à beaucoup de titres. Mais régulièrement, je me dis que je vais prendre des abonnements papier… Ce que je ne fais évidemment pas.
À quel moment éteignez-vous enfin votre téléphone ?
Je jette un œil à l’écran avant de me coucher, mais je ne dors jamais avant d’avoir lu quelques pages d’un livre, un roman de préférence. C’est un principe que je m’impose !
Lorsque vous avez quinze minutes à perdre, que consultez-vous sur votre téléphone ?
Je vais plutôt sur les réseaux sociaux. Pas pour scroller, mais pour lire la dernière info et les réactions des internautes et repérer éventuellement le débat qui pourrait monter.
Êtes-vous accro aux réseaux sociaux ?
J’ai une conscience aiguë de leur nocivité, qui vaut aussi pour X, l’ex Twitter. Mais je continue de m’y exprimer, comme beaucoup de personnes et notamment les journalistes. J’ai un compte Bluesky, également. En revanche, je n’ai pas pris le virage des messageries sécurisées telles Telegram et Signal. C’est utile, peut-être, si on souhaite cacher ce qu’on a à dire… J’ai essayé, mais je les trouve d’un usage plus complexe que WhatsApp, ma préférée.
Avez-vous plusieurs téléphones ?
Non, un seul, mais avec deux numéros.
Allez-vous chercher vos informations sur les réseaux sociaux ?
Non, je n’ai pas pris ce virage-là non plus. Je suis un peu méfiante. Il y a à boire et à manger dans cet univers !
Que pensez-vous des politiques qui tournent le dos aux médias traditionnels et privilégient les réseaux sociaux ?
Il est naturel d’utiliser tous les canaux à notre disposition pour nous exprimer. Et il existe des sites et des chaînes Youtube qui ne brossent pas leurs invités dans le sens du poil. D’autres qui font de l’investigation, telle Au poste, la chaîne de l’écrivain et réalisateur David Dufresne. Certaines, par contre, permettent aux responsables politiques de dérouler leur récit sans être bousculé par des questions impertinentes. Ils y vont, car ils supportent de moins en moins la contradiction. D’ailleurs, on ne voit plus guère de vrais débats à la télévision. C’est inquiétant pour la bonne santé de notre démocratie.
Publiez-vous sur les réseaux sociaux ?
Je publie davantage sur Facebook, Instagram et LinkedIn que sur X. J’ai pourtant choisi de ne pas quitter ce réseau au moment où beaucoup le faisaient. En effet, il me semble hyperimportant que les habitués de X tombent de temps en temps sur un discours et des positions modérés. Ce n’est pas ce que les algorithmes sont conçus pour "pousser", car ils privilégient les contenus provoquant la peur et la colère. Je suis écœurée par ces outils de viralité qui suscitent cyberharcèlement et effet de meute.
Quel est le dernier contenu que vous avez "liké" ?
Je "like" très rarement. Cela a dû m’arriver quatre ou cinq fois au total. Cette pratique me hérisse. J’ai trop souvent vu mes ados faire défiler les contenus sur leur téléphone et "liker" à toute vitesse. Comme ces gens qui se contentent de lire le titre d’un article avant de donner leur opinion ! C’est un faux engagement.
Quel est votre émoji préféré ?
Le sourire ! Il rend bien service quand on veut adoucir un propos ou souligner une réaction…
Vous offrez-vous de vrais moments de déconnexion ?
J’ai tenté le sevrage, pour répondre au défi lancé par ma fille. Un jour où je lui demandais d’arrêter les écrans, elle m’a rétorqué "Et toi, maman ?" Bon, j’ai choisi la facilité : une semaine de vacances en août. Malgré tout, j’ai craqué au bout de cinq jours ! J’avais peur de passer à côté de l’actu. Et puis, toute notre vie est dans nos smartphones : nos comptes bancaires, nos photos, etc.
Quelle conséquence cette expérience à moitié réussie a-t-elle eue pour vous ?
Je me suis lancée dans une enquête sur notre rapport aux écrans et sur la façon dont nous pourrions nous en libérer. J’en ai fait un livre, Sevrage numérique, paru au début de cette année. J’y explique notamment que je suis favorable à la multiplication des lieux de sobriété numérique, des bars ou des restaurants, par exemple, où on laisse son portable à l’entrée.
Écrivez-vous des mails ?
J’en écris et j’en reçois énormément. Entre ce matin 7 heures 30 et le début de cette interview à 11 heures, j’en ai déjà rédigé une trentaine. Souvent, lorsqu’une personne me contacte via les réseaux sociaux, je lui demande de m’envoyer un mail. Je trouve cela plus professionnel, et cela m’aide à me structurer. Je sais dans quelles boîtes sont rangés les mails auxquels je dois répondre, les urgents, les classés, etc.
Utilisez-vous l’intelligence artificielle ?
Oui, je m’en sers, même si je suis ambivalente vis-à-vis de cet outil. Je suis très impressionnée par son efficacité pour certaines tâches et, en même temps, je suis effrayée par son coût écologique. Et ce n’est pas tout : l’IA entamera nos capacités cognitives si nous lui déléguons notre capacité à penser et à apprendre. Attention à ne pas faire la même erreur qu’avec les réseaux sociaux, en mettant de longues, très longues années à identifier les problèmes posés.
Trouvez-vous le temps de lire ?
En vacances, j’adore me plonger dans des romans.
Quelles sont vos lectures préférées ?
J’aime beaucoup l’écrivain Pierre Lemaître et sa trilogie Les enfants du désastre, dans laquelle chaque période historique est évoquée avec beaucoup de finesse. Sorj Chalandon est un autre auteur dont j’ouvre les livres avec beaucoup de plaisir. Si vous ne l’avez jamais lu, commencez par Le jour d’avant. Ce roman m’a bouleversée.
De quelle manière choisissez-vous vos lectures ?
Il y a un an, avec mes frères et sœurs, nous avons créé une boucle WhatsApp pour échanger sur les romans que nous aimons.
Êtes-vous fan de séries ?
N’ayant pas beaucoup de temps, je privilégie les mini-séries en quelques épisodes. J’ai adoré Adolescence, l’histoire de ce gamin anglais de 13 ans accusé du meurtre d’une camarade de classe, Querer, qui met en scène une sexagénaire espagnole accusant son mari de viols conjugaux à répétition après trente ans de vie commune, et aussi la série canadienne Empathie. Je vous la recommande ! Elle se passe dans un hôpital psychiatrique de Montréal, au Canada. Le personnage principal est une médecin bipolaire, ex-criminologue. Présenté de cette manière, ça ne fait pas très envie, mais je vous assure que c’est génial, plein d’humour et de sensibilité.
Avez-vous un film culte ?
Autant en emporte le vent, ce vieux film américain de 1939. Une sorte de plaisir légèrement coupable…
Et une réplique ?
"Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît", cette phrase culte prononcée par Lino Ventura dans le film Les tontons flingueurs, de Georges Lautner.
Si une actrice devait jouer votre rôle à l’écran, qui souhaiteriez-vous voir ?
Leïla Bekhti.
Et si un écrivain devait écrire votre biographie, ce serait qui ?
Sorj Chalandon.
Écoutez-vous des podcasts ?
Oui, et j’adore celui que la journaliste Victoire Tuaillon consacre aux masculinités contemporaines, Les couilles sur la table. Passionnant et de très bonne qualité. J’aime bien aussi écouter la radio en version podcast, en voiture ou même au lit. Notamment Affaires sensibles, l’émission de France Inter consacrée aux grandes affaires et aux procès qui ont marqué notre histoire.
Allez-vous régulièrement au théâtre ou au concert ?
Pas assez fréquemment, car je suis souvent prise le soir et, lorsque mes soirées sont libres, je préfère les passer avec mes jumeaux. Aussi, comme je suis un peu frustrée de pièces de théâtre, je manque rarement un Festival d’Avignon. C’est ma séquence annuelle de rattrapage intensif en mode boulimie ! Pendant un week-end, je vais voir autant de spectacles que possible. Côté chanteurs, j’adore Jean-Jacques Goldman. D’ailleurs, j’ai assisté à son dernier concert à Paris, au Zénith, en octobre 2002. Plus jeune, j’avais davantage de temps de cerveau disponible pour toutes ces petites choses gratuites qui font tellement de bien, comme lire un livre ou écouter de la musique…
À lire : Sevrage numérique de Najat Vallaud-Belkacem, aux éditions Tallandier.