Livres à lire : L'innovation hier et aujourd'hui >
Comme chaque mois, La Lettre de L'Expansion propose une revue des idées qui prospèrent en dehors de France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment.
L'histoire longue des différentes conceptions du progrèsCarl Benedikt Frey, HOW PROGRESS ENDS : TECHNOLOGY, INNOVATION, AND THE FATE OF NATIONS, Princeton University Press D'où vient le progrès ? Pour répondre à cette épineuse question, les économistes ont pu mettre en avant l'importance de la géographie, de la culture ou, plus récemment, des institutions. Dans cette dernière veine, le débat se réduit souvent à une opposition entre les bénéfices des systèmes décentralisés, où de nombreuses petites entreprises coexistent et innovent sans ingérence du gouvernement, et les mérites des systèmes bureaucratiques centralisés, où des États forts dirigent l'économie. L'économiste Carl Benedikt Frey, professeur associé à l'Oxford Internet Institute, s'inscrit en faux contre cette dichotomie. Selon sa vaste enquête, qui porte sur mille ans de développement économique, ce sont les circonstances qui déterminent la pertinence de l'une ou l'autre de ces conceptions du progrès.
Ainsi, si les systèmes décentralisés stimulent l'exploration de nouvelles trajectoires technologiques, la gestion bureaucratique centralisée se révèle, elle, avantageuse pour exploiter des technologies existantes. C'est ainsi qu'en Chine, à partir de la dynastie Song (960-1279), la centralisation précoce a permis d'orchestrer le progrès depuis le sommet. Mais a fini par tarir l'innovation, à tel point qu'à partir du XIVe siècle, l'Empire du Milieu a été dépassé par une Europe plus fragmentée, où penseurs et inventeurs échappaient plus aisément à la mainmise de l'État.
La bureaucratie se montre particulièrement adaptée à l'orchestration du « rattrapage technologique ». Ce fut le cas au lendemain de la révolution industrielle, lorsque la Prusse a lancé, sous l'impulsion de bureaucrates réformateurs, les réformes Stein-Hardenberg. À la fin du XIXe siècle, l'Allemagne, grâce à des géants tels que BASF et Krupp, était devenue une puissance technologique. Le même modèle a prévalu au Japon lors de l'ère Meiji de 1868. Au contraire, dans la Russie tsariste, l'absence de réformes a affaibli le secteur privé et l'appareil d'État.
En 1945, les effets de la deuxième révolution industrielle, provoquée par un bouillonnement d'innovations à la fin du XIXe siècle, n'avaient, dans une large mesure, pas encore dépassé les frontières américaines. Grâce au plan Marshall et à la réouverture de l'économie mondiale, l'Europe a rapidement comblé son retard, aidée par la préexistence d'un cadre institutionnel favorable. Dans ce contexte, les bureaucraties, sous la forme de holdings publiques ou d'agences gouvernementales, se sont imposées comme les architectes de la modernisation, comme en témoignent, par exemple, les Trente Glorieuses françaises. Cependant, ces technologies nouvelles ont fini par donner lieu à des rendements décroissants. C'est ainsi qu'à la suite de l'effondrement des industries lourdes, puis de l'émergence de l'informatique, les « économies coordonnées » d'Europe occidentale ont été mises à l'épreuve.
C'est pourquoi, quand la « frontière technologique » est atteinte, il faut à nouveau privilégier la décentralisation de l'innovation. À cette fin, les gouvernements doivent endosser un rôle essentiel, celui de garants de la concurrence. Si la révolution industrielle est née en Grande-Bretagne, c'est bien parce que les idées d'inventeurs comme James Watt et Richard Arkwright ont été transformées en applications pratiques. Ce n'était pas le cas sur le continent européen, où les puissantes guildes d'artisans opposèrent une résistance relativement efficace à l'industrialisation. En l'espèce, le Parlement britannique, en dissociant les décisions politiques des intérêts locaux, a joué un rôle crucial. En France, il a fallu attendre la Révolution française pour qu'un État centralisé commence à jouer un rôle similaire.
Les États-Unis, de leur côté, ont bénéficié de l'absence d'intérêts établis. À la fin du XIXe siècle, dotés d'un gouvernement faible et d'un cadre favorable à la propriété privée, ils attiraient les talents du monde entier. Avec le temps, toutefois, les entreprises qui exploitaient les technologies des inventeurs indépendants sont devenues de véritables empires, les immenses fortunes amassées pendant cet « âge doré » par les titans de l'industrie leur conférant un pouvoir considérable. C'est ainsi qu'est née, en réaction, la politique « antitrust » du gouvernement fédéral, via notamment le Sherman Act de 1890. Un siècle plus tard, cette dernière a facilité l'entrée sur le marché de nouvelles entreprises comme Microsoft, et ouvert la voie à la décentralisation de l'industrie du numérique.
L'histoire longue du progrès est porteuse d'enseignements pour le présent. Si l'on suit Carl Frey, aujourd'hui, la croissance américaine est menacée par la concentration des entreprises de la tech, celle de la Chine par la faiblesse de son État de droit, et celle de l'Europe, atone en comparaison des deux autres, par la protection de ses industries vieillissantes accompagnée de la surrégulation de ses entreprises naissantes.
Ce que l'inventeur du Web pense aujourd'hui de sa créationTim Berners-Lee, THIS IS FOR EVERYONE : THE UNFINISHED STORY OF THE WORLD WIDE WEB, Macmillan Alors que le « Web » commençait à germer dans l'esprit de son inventeur, Tim Berners-Lee, l'un de ses collègues en qualifia l'idée de « vague mais passionnante ». Aujourd'hui, le Web est utilisé par 5,5 milliards de per-sonnes, et suscite autant d'inquiétudes que de satisfaction. Dans cet ouvrage, le Britannique retrace l'histoire de son invention, tout en proposant de lui offrir un nouveau cadre plus respectueux de ses utilisateurs.
Né en 1955, Berners-Lee a grandi près de Londres dans une famille de mathématiciens. Après avoir étudié la physique à Oxford et travaillé pour la société d'électronique Plessey, il rejoint le Cern (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) à Genève. En 1989, soucieux d'améliorer la communication de ses collègues via l'Internet, alors en pleine expansion, il crée, grâce au protocole HTTP (Hypertext Transfer Protocol), le World Wide Web, un système accessible aux profanes permettant le partage d'information via Internet. La renonciation par l'organisme à ses droits de propriété intellectuelle sur le code source du Web sera l'une des clés de sa réussite mondiale. Par la suite, Berners-Lee, devenu chercheur au MIT, contribuera à la création de plusieurs institutions visant à promouvoir l'universalité du Web.
Un outil de créativité et de collaboration, voilà ce que le chercheur souhaitait faire du Web. Cette « intercréativité », estime-t-il, s'est largement manifestée dans les années 1990 et 2000. Mais il s'inquiète, aujourd'hui, de ses effets pervers. Conspirationnisme, polarisation politique, stimulation des passions tristes, autant de conséquences imprévues, regrette-t-il, d'un système bienveillant capturé par des entreprises vénales et des gouvernements malveillants.
Pour préserver la promesse initiale du Web, il faut donc, selon Berners-Lee, garantir la souveraineté de chaque individu sur ses données. À cette fin, Berners-Lee a développé un protocole, Solid, permettant de stocker ses informations personnelles dans un portefeuille de données et de les partager si et quand on le souhaite. Malheureusement, sa nouvelle invention ne séduit pas encore autant que la première.