Centres commerciaux : anatomie des nouvelles « places de village », par Jérôme Fourquet (Fondation Jean-Jaurès)
Décriés par les urbanistes, boudés par les élites, fréquentés chaque mois par 63 % des Français : une enquête révèle le fossé entre le discours sur les centres commerciaux et la réalité.
- Le constat. L’enquête, réalisée par Jérôme Fourquet et l’Ifop pour Carmila et publiée le 8 juin par la Fondation Jean-Jaurès, combine un volet qualitatif solide (175 entretiens in situ dans cinq centres commerciaux auprès de 110 clients et 65 commerçants) et un volet quantitatif : un échantillon représentatif de 1 000 sondés. Les résultats bousculent les représentations : 63 % des Français se rendent dans un centre commercial au moins une fois par mois, dont 36 % chaque semaine. Plus qu’un point de vente, le centre commercial est aussi un point de rencontre : 83 % des visiteurs réguliers y croisent des connaissances. À quoi ressemble cet espace nouveau dont sept Français sur 10 jugent qu’il a su "évoluer avec son temps" ?
- Ce que montre l’étude. Le fait sociologique central est la fonction de "place du village" que remplissent désormais ces espaces, particulièrement dans les villes moyennes et les zones périurbaines. Près de sept Français sur dix considèrent les centres commerciaux comme des lieux "sécurisants et réconfortants", des "cocons", des "safe place". "On vient pour l’ambiance. Il y a de la musique, des gens, c’est illuminé", déclare un sondé. L’étude documente aussi leur rôle de point de contact local avec la nouvelle culture populaire mondialisée véhiculée par TikTok et Instagram : les enseignes y déclinent en physique les "trends" (ou tendances) du numérique, par exemple le "chocolat Dubaï", apparu sur les réseaux en 2024. Le centre commercial devient ainsi un lieu hybride, à la croisée du commerce, du lien social et de la culture de masse.
- Pourquoi c’est important. Cette enquête arrive au bon moment : à l’heure où les plans de revitalisation des centres-villes se multiplient (programme Action cœur de ville, loi Climat et Résilience), la Fondation Jean-Jaurès rappelle que pour des millions de Français, le "centre-ville", c’est le centre commercial. En effet, 52 % des Français préfèrent faire leurs courses dans un centre commercial, contre 23 % en ville. Un enseignement hétérodoxe, mais fondé sur la réalité. Dans de nombreux territoires, le centre commercial assure une "sociabilité minimale", au sens du sociologue Erving Goffman. L’étude de l’Ifop en résume la fonction en ces termes : "Pour une partie de sa clientèle, les habitués en particulier, la galerie fait office d’espace de vie où l’on vient autant pour flâner, se distraire ou se retrouver que pour effectuer des achats précis : une parenthèse appréciée et appréciable dans le quotidien".