Jean-Emmanuel Rodocanachi :
"J’aimerais qu’on ait touché un plancher en termes de baisse de la natalité. Parce qu’une nation qui a une natalité positive, dynamique, ça change tout." >
Jean-Emmanuel Rodocanachi, est le président fondateur du groupe Grandir, acteur de référence des crèches et maternelles privées, notamment connu sous la marque Les Petits Chaperons Rouges. Il vient de publier Mieux grandir, ses pistes de réflexion et d’action, pour améliorer l’accueil des enfants.
Le matin, vous vous réveillez avec le bip-bip du réveil, le téléphone, de la musique ou les infos à la radio ?
Avec le réveil du téléphone, et ensuite la radio pour les infos. On zappe entre RMC, France info et Radio classique, c’est assez éclectique. Puis avec mon café, je jette un œil aux différentes notifications sur mon téléphone et à l’agenda de la journée. Et j’essaye de lire Les Échos chaque jour.
Êtes-vous abonné à de nombreuses newsletters ?
J’en reçois quelques-unes, dont Time to Sign Off et Les pros de la petite enfance, qui est la référence pour notre secteur. Mais je fais le tri régulièrement, sinon le risque c’est d’avoir des newsletters qui s’accumulent dans la boîte mail sans qu’on les lise. Je suis aussi fidèle à la revue Commentaire, fondée par Raymond Aron et dirigée par Jean-Claude Casanova. Il y a quatre numéros par an, avec des articles de fond qui permettent de prendre du recul sur l’actualité, écrits par des gens très solides intellectuellement, avec une vraie réflexion stratégique. C’est une revue parfaite pour un long week-end ou les vacances.
Est-ce qu’il y a, en ce moment, une info qui pourrait vous mettre particulièrement de bonne humeur ?
En ce moment, nous faisons face à quatre grandes mutations : démographiques, numériques, écologiques et géopolitiques. La seule sur laquelle les grands de ce monde ont vraiment la main à court terme, c’est sur la quatrième, la géopolitique, qu’ils peuvent éventuellement désamorcer. Si demain on apprenait la fin des conflits en Ukraine et en Iran, le monde s’en porterait mieux.
J’aimerais aussi qu’on ait touché un plancher en termes de baisse de la natalité. Cela ferait du bien, pas simplement à notre secteur, mais surtout au pays tout entier, parce qu’une nation qui a une natalité positive, dynamique, ça change tout d’un point de vue économique, social et sociétal.
Et qu’est-ce qu’il faudrait faire pour inverser la courbe ?
Il faut profiter de la dénatalité, non pas pour baisser encore les budgets alloués à la petite enfance ou à l‘école, mais au contraire pour les sanctuariser. Pour créer un "choc de qualité" et permettre d’avoir plus d’adultes par enfant, mais aussi, plus de professeurs par élève, plus de médecins par patient… C’est ainsi, à mon sens, qu’on incitera les jeunes générations à croire en l’avenir et à avoir plus d’enfants. Il en va de notre souveraineté éducative. C’est l’une des pistes que je propose dans mon livre Mieux grandir, car la natalité est l’enjeu du siècle.
Si vous avez 15 minutes à perdre, à attendre, que regardez-vous sur votre téléphone ?
Si j’ai un dossier ou un rapport sous la main, je préfère lire. Si je n’ai rien sous la main, je vais très probablement avoir envie de répondre à quelques e-mails. Et sinon je vais me mettre sur chess.com pour faire une petite partie d’échecs. Il y a notamment une fonctionnalité très bien faite qui vous donne des problèmes d’échecs à résoudre en quelques minutes.
Consultez-vous régulièrement les réseaux sociaux ?
J’utilise principalement LinkedIn. J’ai un peu de mal avec Instagram, même si j’en comprends la logique. Et je me refuse à aller sur TikTok.
Quand vous publiez sur LinkedIn, le faites-vous vous-même ?
Oui et si on me pousse des contenus, j’ai tendance à les réécrire. J’essaye aussi de regarder régulièrement ce qu’ont posté mes collaborateurs en France et à l’international, pour pouvoir rebondir dessus et faire vivre cette communauté. Je like régulièrement et je commente surtout. J’ai aussi donné accès à mon compte à notre équipe communication, pour pouvoir répondre sous 24 heures, si je suis sollicité en message privé par un salarié ou par une famille. Je considère en effet qu’il est de ma responsabilité de répondre à tous.
Vous souvenez-vous du dernier contenu que vous avez "liké" ?
J’ai commenté un contenu du directeur général de DomusVi, qui parlait de partenariat public-privé dans le grand âge. J’ai dit qu’en effet, que ce soit dans le secteur de la santé, dans l’éducation, dans le grand âge, dans la petite enfance…, le secteur privé contribue autant que le secteur associatif ou municipal à l’intérêt général. Par son innovation, sa réactivité, sa qualité. Et qu’il fallait continuer à le faire savoir, parce qu’on est tous là pour servir le bien commun, tout simplement.
Avez-vous un émoji favori ?
J’aime bien le merci avec les deux mains jointes, le Smiley souriant bien sûr et le pouce en l’air. Et puis quand je trouve que les gens sont courageux, j’utilise le biceps !
Les e-mails sont-ils pour vous une source de stress, un outil, une pollution, une nécessité ?
C’est un outil indispensable pour manager son entreprise et être tenu au courant. J’en reçois entre 100 et 200 par jour, et c’est vrai qu’il y a parfois des mails dont je suis inutilement en copie, alors que ce qui m’intéresse c’est d’avoir le résultat, pas tout le chemin pour y parvenir. Et puis il faut savoir laisser faire les équipes.
Vous accordez-vous de vrais moments de déconnexion ?
Lorsque je fais du sport chaque semaine : je cours sans oreillettes, ça permet vraiment de s’évader, de réfléchir, c’est très utile. Mais lorsqu’on est entrepreneur, qu’on a monté son entreprise, qu’on a la responsabilité de 15 000 salariés et de 50 000 familles dans 6 pays dans le monde, en réalité, on est toujours sur le pont. Et lorsqu’on coupe un peu, le week-end ou pendant les vacances, c’est même souvent là qu’on est le plus productif sur les dossiers de fond, qui demandent de la réflexion. Ce n’est donc pas vraiment de la déconnexion, mais de la concentration sur des enjeux plus stratégiques, plus innovant et à plus long terme.
Quelle est votre lecture du moment ?
Je viens de terminer un livre d’une autrice qui gagne à être connue, qui s’appelle Marianne Jaeglé : L’ami du prince. À la fin de sa vie, Néron demande à Sénèque, qui a été son précepteur, de se suicider. Sénèque écrit une lettre à un de ses amis pour lui raconter comment il a accompagné et fait grandir Néron et comment il s’en veut que cet adolescent soit devenu le tyran, le monstre qu’il est aujourd’hui. C’est un livre incroyable.
Et je viens de commencer le dernier livre de Bruno Le Maire, Le temps d’une décision, parce que je voulais comprendre comment il se justifiait sur la question de la dette et quelle était sa vision là-dessus. J’en suis au premier tiers et je dois dire que c’est un livre assez agréable à lire.
Comment les livres arrivent-ils entre vos mains ? Quelles recommandations suivez-vous ?
Il y a trois sources. La première, c’est ma femme, qui a lancé le Petite Mendigote bookclub, et me conseille après avoir lu un bon livre en me disant "Tu devrais lire celui-là". La deuxième, ce sont des discussions entre amis. Par exemple, L’ami du prince, c’est un ami qui nous en a parlé lors d’un dîner et ça m’a donné envie d’aller voir. Et la troisième source, c’est tout simplement une ou deux librairies, dont L’écume des pages, dans lesquelles j’essaie de passer une fois par mois. Et où je prends les deux, trois couvertures qui m’interpellent.
Si, dans une librairie, vous croisez quelqu’un en train d’hésiter devant votre livre, que pourriez-vous lui dire pour le convaincre de le prendre ?
"Je connais l’auteur, il est sympa !" Plus sérieusement, je dirais que la natalité est une thématique essentielle pour réussir le prochain quart de siècle. On n’a pas fait assez dans ce premier quart de siècle en matière de natalité, de place des enfants, de rôle de la famille… Or si on veut faire évoluer les choses, bouger la pyramide des âges d’ici 2050, c’est dès aujourd’hui qu’il faut s’y prendre.
Est-ce qu’il y a un livre que vous aimez bien offrir ?
Pages grecques, de Michel Déon. Parce que je trouve que c’est un super bouquin de vacances, pour s’évader en redécouvrant la Grèce du XXe siècle, à travers ses îles, à travers cet équilibre entre l’Orient et l’Occident, à travers toute l’histoire et l’ancienneté du pays, et en même temps sa modernité. À chaque fois que je le relis, j’y découvre de nouvelles choses.
Plus récemment, j’ai offert la trilogie de Franz-Olivier Giesbert, Histoire intime de la Ve République. Le premier tome, Le sursaut, autour de De Gaulle, le deuxième, la Belle Époque, autour de Pompidou et Giscard - que j’ai beaucoup aimé -, et le troisième, Tragédie française, de Mitterrand à Macron, beaucoup plus sévère. Le sentiment que cela donne, c’est que le monde s’accélère : jusqu’à Giscard, voire Mitterrand, on avait le temps de préparer des politiques publiques, d’exécuter une vision. Alors qu’aujourd’hui, nos femmes et hommes politiques, même s’ils arrivent au pouvoir avec de bonnes intentions, sont tout de suite rattrapés par le quotidien, le court terme et ne sont plus qu’en réaction au lieu d’être en anticipation.
Quel est l’auteur qui vous inspire ou qui vous a longtemps inspiré ?
Adolescent, j’ai adoré Less than Zero de Bret Easton Ellis, puis la plupart des livres d’Antoine Blondin aussi, mais surtout Romain Gary. Les racines du ciel ou La promesse de l’aube sont des romans merveilleux.
Si quelqu’un devait écrire votre biographie, qui choisiriez-vous ?
Romain Gary, justement. Ou Michel Houellebecq, mais celui des débuts, époque Les particules élémentaires ou La possibilité d’une île. Il était plus provocateur que le Houellebecq actuel, trop dépressif pour moi.
Et pour jouer votre rôle au cinéma, quel serait le meilleur casting ?
Si vous posez la question à ma femme, elle répondrait probablement Brad Pitt.
Regardez-vous des séries ? Laquelle pourriez-vous nous recommander ?
J’ai participé il y a quelques semaines au Forum du leadership à l’ESCP, et j’avais à côté de moi le directeur général de Netflix pour la France et l’Inde. Et il m’expliquait que Netflix est en train de créer une culture mondiale commune, qui n’existait pas avant avec le cinéma. Près de 80 % de leurs séries sont diffusées partout dans le monde et seulement 20 % sont des productions locales, adaptées à une culture précise. Ils sont donc en train de créer un référentiel culturel mondial unique. Je trouve ça assez étonnant comme phénomène surtout si cela permet un jour aux gens de mieux se comprendre.
S’il faut choisir une série, je dirais The West Wing, qui mettait en scène la vie à la Maison Blanche, au début des années 2000, autour d’un président démocrate. On voyait son équipe gérer tous les sujets de société auxquels faisaient face les États-Unis à cette période, avec une grande intelligence dans les situations et les dialogues. C’était un peu l’ancêtre des séries politiques et je trouvais ça très stimulant.
Sinon, plus récemment, j’ai beaucoup aimé 1923, qui est la série avant Yellowstone : c’est la même famille de cow-boys, avec Harrison Ford en patriarche, dans le même ranch du Montana, mais 100 ans plus tôt. C’est passionnant.
Avez-vous un film culte, que vous pouvez voir et revoir ?
Un film que je trouve indémodable, c’est Itinéraire d’un enfant gâté, de Lelouch, avec Belmondo et Anconina. Et notamment la leçon de vie que j’ai essayé d’enseigner à mes trois enfants. Ce dialogue culte, quand Belmondo explique à Anconina comment serrer la main franchement, comment relever la tête et regarder les gens droit dans les yeux, comment dire bonjour avec empathie ou ne pas paraître étonné. Je trouve que cela fait partie de ces soft skills dont les enfants ont plus que jamais besoin. Cela développe leur confiance et estime de soi.
Avez-vous un petit plaisir coupable en matière de culture ?
J’adore les ventes aux enchères et ça doit faire facilement 25 ans que je lis chaque semaine, quoi qu’il arrive, La Gazette de l’hôtel Drouot. Je m’intéresse surtout à la photo contemporaine et à la peinture d’après-guerre.
Écoutez-vous des podcasts ?
Peu, mais il y en a un que j’aime bien, celui de Peter Diamandis, Moonshots. C’est un peu un gourou de la Silicon Valley, un peu trop libertarien, mais si on fait la part des choses, c’est très intéressant car il fait de la prospection sur des thèmes comme l’IA, la robotique, la santé, la data, le future of work. Où est-ce que tout cela peut nous mener dans 5, 10, 15 ans… Cela oblige à réfléchir parce que les idées qu’il préconise sont parfois tellement folles qu’on se pose de vraies questions.
Ces sujets de robotique, d’IA, ils vous concernent, dans vous votre activité ?
Dans les métiers des services à la personne, de la santé ou de l’éducation, l’humain est au cœur. Je suis persuadé que ces métiers du care seront beaucoup moins disruptés que d’autres. En revanche, on commence à déployer l’intelligence artificielle à plusieurs niveaux dans l’entreprise. Notamment pour résoudre des goulots d’étranglements, sur des tâches répétitives ou des sujets d’efficience opérationnelle, de gestion de plannings, etc.
Sortez-vous régulièrement, au cinéma, au théâtre ?
Pas assez. Je suis allé voir récemment au cinéma Juste une illusion, d’Olivier Nakache et Éric Toledano, avec Louis Garrel et Camille Cottin. J’ai adoré, c’est très touchant et c’est toute ma jeunesse, les années 1980, avec The Cure, Indochine, Joy Division. J’essaye aussi d’aller régulièrement visiter des expositions. Dernièrement j’ai été impressionné, dans deux styles très différents, par l’exposition sur Jacques-Louis David au Louvre et celle de David Hockney à la Fondation Louis Vuitton.
Est-ce qu’il y a une chanson que vous pourriez fredonner en allant au bureau ?
Quand j’ai fait mon service militaire en tant que parachutiste, on m’interdisait de chanter dans les rangs parce que ça déréglait le pas de la section ! Alors je ne vais pas vous la chanter, mais j’aime beaucoup Elle est d’ailleurs, de Pierre Bachelet.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté et qui vous sert toujours aujourd’hui ?
Il y en a deux. Le premier, c’est mon père qui m’a expliqué que, quel que soit son niveau en mathématiques, s’il y avait une chose dont on avait besoin dans la vie quotidienne, dans le monde des affaires, c’est de savoir faire une règle de trois. Et c’est vrai que c’est quelque chose qu’on utilise tous les jours, la règle de trois. C’est ce qui permet d’être analytique, de jongler avec les indicateurs clefs de gestion, de maîtriser la data plutôt que de la subir.
Le second, c’est lorsque j’ai commencé ma carrière aux États-Unis dans les années 90, j’avais un patron qui me disait toujours, "John, it’s not about doing things right, it’s about doing the right thing". Soit "le mieux et l’ennemi du bien" et, en gros, il faut choisir ses combats. Dans la journée, il faut gérer en priorité les galets qui sont urgents et importants. C’est là-dessus que l’on est attendu. Parce que si on commence à vouloir tout faire, et donc traiter tous les grains de sable, les choses non urgentes et non importantes, on se noie et on n’y arrive pas.
Mieux grandir. La petite enfance comme projet de société, de Jean-Emmanuel Rodocanachi, Éditions de l’Aube. L’intégralité des droits d’auteur de ce livre sont reversés à la Fondation Grandir.