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Coffee Talk / Xavier Durand / 24/04/2026

Xavier Durand :
"Je consulte les réseaux sociaux pour essayer de comprendre la fabrique de l’opinion, les préoccupations des gens… Cela en dit beaucoup sur l’état de la société et c’est utile pour rester connecté à la réalité du monde."

Depuis dix ans, Xavier Durand dirige Coface, le spécialiste de l’assurance crédit pour les entreprises. Ou plutôt il "pilote", ce navire qui assure 740 milliards d’euros de risque, sur une mer de plus en plus incertaine. Rencontre avec ce "capitaine" passionné de jazz et de lecture.

Xavier Durand, directeur général de Coface (photo D.R.).

Vous réveillez-vous avec le bib-bip du réveil, la radio ou de la musique ?
Je me réveille tout seul, sans radio ni bip-bip. Je suis en général debout entre 6 heures et 6 h 30.

Une fois levé, commencez-vous la journée avec les infos ?
En réalité, je suis en permanence à l’écoute. Pour mon travail, chez Coface, c’est comme si j’étais sur la passerelle d’un bateau, en train de scruter l’horizon pour savoir ce qui se passe, comprendre vers quoi on va et anticiper. Donc oui, le matin, je regarde rapidement ce qu’il s’est passé pendant la nuit – et en ce moment, il se passe des choses toutes les deux heures -, mais ensuite c’est un processus continu, toute la journée.

Avec quelles sources vous informez-vous ?
Les plus variées possibles, pour avoir différents points de vue. Bloomberg, le New York Times, Les Échos, ou encore Le Monde. Mais aussi des newsletters et LinkedIn. Je rencontre aussi beaucoup d’experts de haut niveau, je voyage très régulièrement et j’ai presque quotidiennement des discussions avec des chefs d’entreprise. Tout cela me nourrit.

Votre quotidien consiste, pour partie, à essayer d’anticiper les mauvaises nouvelles pour vos clients. N’est-ce pas un peu anxiogène de sans cesse guetter le gros temps qui arrive au loin ?
C’est consubstantiel de mon métier. Coface, c’est cinq millions de lignes de crédit, sur trois millions d’entreprises différentes, dans 200 pays et pour 740 milliards d’euros de risque assuré. Évidemment, je ne peux pas suivre chaque ligne une par une, nous avons des équipes dont c’est le métier, mais quand il se passe quelque chose d’important dans le monde, il y a de fortes chances que nous soyons impliqués d’une façon ou d’une autre et donc, forcément, je me tiens au courant. Ce qui m’intéresse, ce sont les grands mouvements, les signaux faibles. Mon métier, c’est avant tout un métier d’écoute et de synthèse, pour réussir à capter cette masse d’infos qui arrivent de toutes parts et en tirer quelque chose de clair, qui puisse donner un sens à l’action de l’entreprise.

Vos réflexions, vos analyses, les partagez-vous sur les réseaux sociaux ?
Parfois. Quand je poste quelque chose - que je rédige généralement moi-même ou à partir d’éléments qu’on a pu me préparer - mon but est plutôt de m’adresser à la communauté Coface pour leur apporter des éclairages ponctuels sur les tendances du commerce international, de la gestion du risque de crédit mais également sur la performance de l’entreprise et ce qui s’y passe d’innovant. J’y livre beaucoup plus rarement quelques réflexions sur l’état du monde, car j’estime que mon rôle n’est pas de commenter chaque mouvement de l’actualité, mais de me concentrer sur la direction de l’entreprise. Nous avons une communauté qui approche des 400 000 abonnés. Il y a 10 ans, à mon arrivée, ils étaient 60 000.

À part LinkedIn, utilisez-vous d’autres réseaux sociaux, à titre professionnel ou personnel ?
Oui, mais en tant que visiteur, je n’y poste pratiquement rien. Je les consulte plutôt pour essayer de comprendre la fabrique de l’opinion, ce que pensent les différents groupes, comment les différentes communautés réagissent aux nouvelles, quelles sont les préoccupations des gens, comment ils réfléchissent… C’est tout cela que je vais chercher, y compris en allant lire les commentaires sous certains posts polémiques. Je trouve que cela en dit beaucoup sur l’état de la société et sur les préoccupations des différents constituants sociaux. Je trouve cela utile pour rester connecté à la réalité du monde, sinon le flux d’informations peut sembler un peu abstrait.

Et vous évitez aussi de rester dans une bulle, en allant voir ce que pensent les uns et les autres dans différentes sphères d’opinion ?
Totalement, parce que sinon on rate tout un pan de la société. Cela peut être générationnel, social, politique, géographique… C’est important pour comprendre le monde dans lequel on vit, parce que c’est une autre source d’information qui va éclairer la décision.

Vous souvenez-vous du dernier post que vous avez liké ?
En général, je "like" pour encourager ou pour reconnaître quelqu’un dans l’entreprise qui a fait quelque chose d’intéressant, ou quelqu’un à l’extérieur de l’entreprise qui publie quelque chose qui a un rapport avec ce qu’on fait.

Est-ce qu’il y a, en ce moment, une information qui pourrait vous mettre de bonne humeur ?
Pour moi, ça serait quelque chose en lien avec la construction de l’Europe. L’Europe c’est un bloc qui fait face à d’autres blocs, qui deviennent plus complexes, mais aussi plus agressifs. Elle doit donc encore grandir et s’organiser pour y faire face. Il y a une prise de conscience et je trouve que ça bouge plutôt dans le bon sens, mais il reste beaucoup à faire en matière de marché des capitaux, programme de défense commun, investissements conjoints dans le numérique, deals transfrontaliers, etc.

Et à l’inverse, une mauvaise nouvelle pour vous, ce serait quoi ?
La résurgence d’un vrai problème systémique, comme en 2007. Quelque chose qui commencerait à détruire la confiance. C’est pour cela que je suis toujours attentif aux angles morts, au phénomène qu’on aurait raté et qui risquerait de venir bouleverser l’équation.

Regardez-vous votre téléphone avant de vous coucher et dès que vous vous levez ?
Je n’ai pas d’ordinateur, donc je ne travaille qu’avec mon téléphone. C’est ma vie professionnelle, mon outil de communication et d’information, j’y ai mes mails, mon agenda… C’est le même outil qui me permet de communiquer avec mes proches et c’est aussi un outil de divertissement, qui me permet d’écouter de la musique, et de mémoire, avec toutes les photos. Donc c’est absolument essentiel.

Si vous avez 15 minutes à perdre, que regardez-vous sur votre téléphone ?
Tout dépend de si j’ai besoin ou envie de travailler ou si c’est un moment où j’ai du temps et par exemple, envie d’écouter quelque chose de divertissant. Tout est possible !

Réussissez-vous à avoir de vrais moments de déconnexion ?
Complètement. Mon travail est permanent, je n’ai pas d’horaires, et en même temps se déconnecter c’est essentiel. Le plus efficace, c’est quand je joue au squash, 2 à 3 fois par semaine : ça va tellement vite, c’est tellement intense, il faut réfléchir en temps réel… donc, pas le choix, vous êtes déconnecté à 100 %.

Quel est votre rapport aux e-mails ? C’est un stress, une nécessité, juste un outil parmi d’autres ?
C’est une messagerie, mais avant tout un workflow simple et essentiel.

Quel est le canal le plus simple pour vous joindre ? Un mail, un SMS, un message sur WhatsApp ?
Dans le contexte professionnel, c’est le mail, parce qu’il est complètement sécurisé. À titre perso, ce sera plutôt un SMS ou WhatsApp.

Avez-vous un émoji ou un gif préféré pour répondre aux messages ?
Un like ou un pouce levé.

À quel moment ouvrez-vous un livre ?
J’ai un rapport particulier à la lecture, parce que depuis tout petit je suis un boulimique de lecture. J’ai plutôt tendance en ce moment à ne pas ouvrir de livre car sinon je m’y plonge, je n’ai plus envie d’arrêter et je peux y passer la nuit, ce qui n’est hélas pas possible. Donc, paradoxalement, j’ai ralenti le rythme alors que j’adore ça.

Quels sont les livres ou les auteurs qui vous ont donné ce goût de la lecture ?
Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai commencé à lire tout ce qui me passait sous la main. De Jules Verne à Aldous Huxley, en passant par Zola, Clavel, Hervé Bazin ou Tolstoï. Il y avait beaucoup de livres à la maison, je lisais de tout, j’étais très curieux et je voulais découvrir le monde ! Des aventures humaines, des aventures intérieures et toute la palette des sentiments humains, le bonheur, le malheur, le risque, l’incertitude… Je suis assez éclectique dans mes choix, car je suis à la recherche constante d’autres idées, d’autres façons de voir les choses, d’autres façons de penser. J’ai fait des études scientifiques, je viens d’une famille de scientifiques et j’ai toujours été très curieux de savoir comment le monde fonctionne.

Y a-t-il un livre que vous aimez offrir ?
J’ai offert récemment Le Petit Prince, plusieurs fois, à des enfants de ma famille, parce que c’est un livre qui n’est pas volumineux, mais qui est assez profond. Il est aussi tendre, intime, poétique et bien écrit. Et aussi peut-être parce que le personnage de l’aviateur, m’a, moi, fait rêver. Partir en avion à l’autre bout du monde, passer la cordillère des Andes, tous les risques qu’ils ont pris, les aventures qu’ils ont vécues, je trouvais ça assez fascinant.

Regardez-vous des séries ? Laquelle pourriez-vous nous recommander ?
Oui, ça m’est arrivé. Dans le genre burlesque, j’ai bien aimé Breaking Bad. Les personnages sont à la fois immatures et un peu dingues. C’est l’histoire d’un groupe de personnes qui se laissent entraîner dans des activités qui ne sont ni licites ni classiques et dans lesquelles ils n’ont aucune expérience.

Avez-vous un film culte ?
Il y a un film que je revois toujours avec même plaisir, c’est Monsters Inc, Monstres et Cie, de Pixar. Parce que je trouve que l’idée est loufoque et géniale, c’est intelligent, à la fois tendre et drôle, et puis c’est une bonne caricature de la société actuelle. Je l’ai vu avec mes enfants quand ils étaient petits et je le trouve fabuleux. Et puis il y en a un autre, c’est The Matrix, surtout le premier, j’ai adoré l’idée de cette fusion entre le monde réel et le monde virtuel. C’est complètement contemporain.

Quel acteur pourrait jouer votre rôle dans un film ou une série ?
Juliette Binoche. Au-delà du genre, parce qu’elle est capable d’incarner à la fois la complexité et la profondeur. En effet, je pense que ça n’intéresserait personne de faire un film sur ma vie, mais, puisque vous me posez la question, je ne voudrais pas qu’on raconte la vie d’une façon factuelle. "Il a fait ceci, il a fait cela, il était à tel ou tel endroit…", ça a très peu d’importance. En revanche, ce qui m’intéresserait, c’est qu’on puisse montrer les points de conflit, les points de doute, les points d’attachement, les points de surprise, les points de valeur. Et je pense que pour tout ça, c’est une actrice qui est vraiment très forte.

De la même façon, si un auteur devait écrire votre vie, qui voudriez-vous voir prendre la plume ?
Un ou une psychanalyste. La carrière professionnelle est souvent aussi une recherche de soi. Et je pense que c’est une dimension qui peut être intéressante dans une biographie : pourquoi les gens ont-ils fait ça, comment ils l’ont vécu ? Parce que deux personnes peuvent vivre exactement le même événement, mais de façons complètement différentes. C’est en cela que c’est intéressant. Je suis arrivé au Japon trois jours avant la catastrophe de Fukushima. Et je suis resté pendant presque trois mois sur place. Les personnes qui étaient autour de moi dans ce moment très particulier, l’ont toutes vécu de façon complètement différente. C’était quand même plus effrayant que rassurant, mais la façon de l’appréhender n’a pas été la même pour tous, en fonction de son histoire propre. C’est un moment où on revient à ses valeurs profondes. L’intégrité, le courage, le fait de devoir faire face à l’adversité.

Allez-vous régulièrement au théâtre, au cinéma, à l’opéra ?
Moins que ce que j’aimerais, mais oui. Ce qui m’a marqué récemment, c’était lors du gala des 150 ans de l’Opéra Garnier, le Boléro de Ravel, dansé par Hugo Marchand et chorégraphié par Béjart. C’est un moment qui m’a beaucoup ému : d’abord il danse magnifiquement bien, mais ça m’a aussi rappelé la scène mythique du film les Uns et les Autres, de Claude Lelouch, pour lequel Béjart avait aussi fait la chorégraphie.

Si vous pouviez organiser votre propre festival, un concert de rêve, quelle serait l’affiche ?
Je suis un passionné de musique, j’ai fait des études musicales et je joue de la trompette. Alors je mettrais d’abord le trompettiste Maurice André. Je ne l’ai vu qu’une fois sur scène, mais je n’ai jamais retrouvé un tel niveau de technique. Ensuite, Miles Davis, pour la même raison. Je mettrais Freddie Mercury, pour la voix. Plus peut-être le pianiste Evgeny Kissin et un batteur, Peter Erskine ou Dave Weckl. Ça pourrait être intéressant.

Est-ce qu’il y a un chanteur, un groupe que vous regrettez de n’avoir jamais vu sur scène ?
Plein ! Je n’ai pas vu Queen, Miles Davis, je n’ai jamais vu Céline Dion, même si je la suis depuis qu’elle a 16 ans.

Est-ce que ça vous arrive de fredonner en arrivant chez Coface ?
Non, ça ne m’arrive pas, c’est tout le temps ! La musique habite dans ma tête : j’ai toujours une partie de mon cerveau qui fait de la musique, quel que soit le moment. J’ai fait beaucoup de jazz et c’est une construction musicale qui m’habite, je suis toujours un peu en train de travailler la musique.

Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté et qui vous est toujours utile aujourd’hui ?
Quelqu’un m’a dit un jour : le truc que tu regretteras en partant à la retraite, c’est de ne pas avoir pris plus de risques. Et ça fait écho à une autre phrase qui dit "va vers tes peurs". Parce que c’est à l’endroit où on est le moins à l’aise, qu’on apprend le plus. La peur est humaine et puis elle est utile, quand elle permet de se dépasser. Je pense que ceux qui n’ont pas peur sont dangereux.

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