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Business / Ces idées qui viennent d'ailleurs / 08/12/2025

Livres à lire : La Chine, un « État ingénieur » et la mort, un « problème» à résoudre

Comme chaque mois, La Lettre de L'Expansion propose une revue des idées qui prospèrent en dehors de France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment.

État ingénieur contre société de juristes

Dan Wang, BREAKNECK: CHINA'S QUEST TO ENGINEER THE FUTURE, Allen Lane « Réprimez le désir de liberté de votre âme. N'ouvrez pas vos fenêtres pour chanter, au risque de propager le virus. » Tel était le message diffusé par des drones survolant Shanghai pendant le confinement chinois de 2022, réponse à une épidémie de Covid-19 devenue incontrôlable. Cette scène dystopique, selon Dan Wang, symbolise à la fois l'essor de la Chine, devenue un pays technologiquement avancé, et son obsession du contrôle politique et social, aux racines anciennes. Aujourd'hui chercheur à l'université de Stanford, Wang a grandi au Canada où ses parents ont émigré depuis la Chine lorsqu'il avait 7 ans, puis a étudié aux États-Unis. Il a passé par la suite six ans à Hong Kong, Pékin et Shanghai, et y a subi la politique de « zéro Covid ». C'est fort de ce double point de vue qu'il s'attache à comparer la Chine et les États-Unis.

Selon son argument central, alors que la Chine est désormais un « État ingénieur », excellant dans la production et la construction, les États-Unis, autrefois également pays d'ingénierie, se sont malheureusement mués en une « société d'avocats », embourbée dans les procédures juridiques. Fait intéressant, si, en 2020, les neuf membres du Comité permanent du Politburo chinois avaient suivi une formation d'ingénieur, de 1984 à 2020, l'ensemble des candidats démocrates à la présidence et à la vice-présidence américaine avaient effectué des études de droit. Wang offre de nombreuses illustrations du gouffre qui sépare désormais les deux pays dans leur capacité à mener de grands projets. Ainsi, en 2008, la Californie et la Chine annonçaient la construction de liaisons ferroviaires de même longueur, 1 300 km environ. Alors que la ligne chinoise était mise en service trois ans plus tard pour un coût de 36 milliards de dollars, le premier tronçon de la ligne californienne ne pourrait l'être, elle, qu'entre 2030 et 2033, pour un montant estimé à 128 milliards de dollars.

C'est à l'État ingénieur que Wang attribue la transformation économique et technologique extraordinaire de la Chine au cours des dernières décennies. Dans l'ensemble, ce pays s'est imposé comme leader mondial dans le domaine des drones, de la fabrication de précision et des énergies solaire et éolienne, tout en développant une expertise reconnue en intelligence artificielle. Malgré de nombreux dysfonctionnements, l'économie chinoise possède des entreprises technologiques de premier plan qui rivalisent avec les meilleures au monde. D'ici 2030, la Chine devrait représenter 45 % de la capacité industrielle mondiale, contre 38 % pour l'ensemble des autres pays à haut revenu.

La supériorité de l'État ingénieur tient, selon Wang, à sa préférence pour la production réelle. Contrairement à l'Amérique, qui s'est amourachée du numérique et de ses univers virtuels, l'État chinois considère la technologie comme l'ensemble des « connaissances des processus » (process knowledge) qui permettent de développer la capacité de production. Ainsi, Apple a peut-être inventé l'iPhone, mais c'est la Chine qui a fabriqué la plupart de ces appareils, contribuant à faire de Shenzhen le centre d'électronique le plus innovant au monde. Quand certains accusent la Chine d'avoir fondé sa réussite sur la copie et le vol de propriété intellectuelle étrangère, Wang rétorque que depuis la « politique de réforme et d'ouverture » de Deng Xiaoping, les entreprises chinoises, en accumulant des compétences, ont appris à innover à leur tour.

Pour autant, tout n'est pas rose dans l'ingénierie à la chinoise, puisqu'elle se traduit aussi par un contrôle politique et social des plus brutaux. Ce fut le cas de la politique de l'enfant unique, mise en œuvre à partir de 1980, fruit du « scientisme malavisé » d'un spécialiste des missiles, Song Jian. Résultat : au cours des 35 années de cette politique, 321 millions d'avortements ont été pratiqués et 108 millions de femmes stérilisées, tandis que l'infanticide féminin est devenu monnaie courante. Le comble est que de nos jours, l'État ingénieur, inquiet de l'hiver démographique à venir, soutient désormais la position inverse, exigeant des femmes qu'elles fassent des enfants et restent à la maison pour les élever.

Pour le dire autrement, l'État chinois fait bien peu de cas de l'individu. Il ne tolère aucune critique ni aucun pluralisme politique, et persécute les minorités, comme le million de musulmans ouïghours détenus afin de se voir inculquer les « valeurs chinoises ». À l'instar de Staline, les dirigeants communistes chinois se veulent des « ingénieurs de l'âme ». Au contraire, soutient l'auteur, la Chine a besoin de souplesse politique.

Mais c'est aux États-Unis qu'il adresse ses plus nombreuses critiques. Abîmés par une gauche procédurière et une droite destructrice, les États-Unis ont perdu, selon lui, leur capacité à construire et même à gouverner. Pour sortir de la nasse, ils doivent réduire les processus bureaucratiques qui les étouffent, affaiblir l'emprise de l'esprit juridique sur la société et redevenir une grande puissance bâtisseuse. En un mot, ils ont beaucoup à apprendre de l'État ingénieur à la chinoise.

La mort, ce « problème » que la technologie va « résoudre »

Aleks Krotoski, THE IMMORTALISTS: THE DEATH OF DEATH AND THE RACE FOR ETERNAL LIFE, Bodley Head Difficile d'échapper, du moins sur les réseaux sociaux, aux aventures de l'entrepreneur américain Bryan Johnson. Celui-ci s'est en effet lancé dans un grand combat contre… la mort. Pendant un temps, son arme secrète a même consisté à recevoir des transfusions de plasma de son propre fils, sans effet manifeste. Malgré son excentricité, Johnson ne détonne guère dans la galerie de portraits que la journaliste Aleks Krotoski brosse dans cet ouvrage. Technophiles, millionnaires, souvent les deux à la fois, ils sont un certain nombre, notamment aux États-Unis, à penser que l'éternité est à portée de main – ou plutôt de clic.

Pour ce groupe en pleine expansion, auquel se mêlent quelques chercheurs plus prudents mais tout aussi passionnés, la mort n'est qu'une imperfection, un « problème » que la technologie devrait « résoudre », et la vieillesse, une « maladie » à combattre. Son centre intellectuel se trouve, sans surprise, dans la Silicon Valley, où la positivité entrepreneuriale se mêle à l'obsession pour la jeunesse. De grands noms de la tech, en l'espèce, maintiennent des relations plus ou moins étroites avec ce courant – Peter Thiel soutient la recherche sur la « longévité », Sam Altman a investi 180 millions de dollars dans Retro Biosciences, une start-up qui cherche à mettre au point des traitements « contre » le vieillissement, et Elon Musk a fondé Neuralink, qui développe des implants neuronaux. Malgré ce qui les distingue, les uns se rattachant au transhumanisme, les autres, comme l'investisseur Marc Andreessen, à l'« accélérationnisme » – la défense de la « propulsion consciente et délibérée du développement technologique » –, tous comptent sur la technologie, et notamment l'IA, pour assujettir un jour notre machinerie biologique. Un mélange de naïveté et d'hubris semble guider ces chercheurs d'éternité.

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