Le modèle social est mort, il ne le sait pas encore
Souvenons-nous. Février 1995 : un candidat donné pour battu électrise la campagne présidentielle avec les mots de fracture sociale. L’expression, nourrie de la note d’Emmanuel Todd pour la Fondation Saint-Simon et ciselée par la plume d’Henri Guaino, fait mouche : "Une fracture sociale se creuse dont l’ensemble de la Nation supporte la charge", lance Jacques Chirac le 17 février, avant de constater que la machine France s’est enrayée. Le diagnostic était juste. Le traitement fut funeste.
Car pour réduire cette fracture, la France n’a connu qu’une thérapeutique : la dépense. Trois décennies de droits nouveaux, de prestations empilées, de guichets ouverts, financés non par le travail des Français mais par la signature de l’État. Nicolas Dufourcq vient de le démontrer dans "La Dette sociale de la France" : les deux tiers de notre dette publique - 2 000 milliards sur 3 500 - ont financé des prestations sociales à crédit. Chaque mois, trois jours de retraites, d’assurance-maladie et d’allocations sur trente sont réglés par l’emprunt. La dette est devenue la morphine d’un corps social qu’on renonce à guérir.
Or voici que quatre économistes sans autre attache que l’intérêt général - Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla – viennent de remettre à Bercy un rapport qui sonne comme un réquisitoire. À politique inchangée, le déficit filera vers 5,9 % du PIB dès 2027 et frôlera 7 % en 2030 ; la dette culminera à 130 % de la richesse nationale. La seule charge d’intérêts approchera 125 milliards, premier budget de la nation, devant l’école et les armées. Pour simplement stabiliser la dette - la stabiliser, non la réduire -, il faudra dégager 125 milliards d’ici à 2032. Et les auteurs de prévenir : le coût de l’inaction en 2027 serait "rédhibitoire".
Voici donc ce modèle social que le monde entier nous enviait devenu contre-modèle. Il absorbe plus du tiers de la richesse nationale sans produire ni plein-emploi, ni école qui instruise, ni hôpital qui soigne sans délai. Il indexe les pensions quand il gèle les salaires ; il protège les statuts quand il décourage le travail ; il empile les prestations en un mille-feuille dont nul ne connaît plus ni la recette ni l’addition. Comment parler encore de pacte social quand les retraités, dont le niveau de vie égale désormais celui des actifs, jouissent d’indexations devenues injustifiables ? Quand les déficits d’aujourd’hui font la dette de demain, payée après-demain par une jeunesse déjà héritière de la dette climatique ? Quand les frais financiers de l’État dévorent les crédits de la recherche, de l’université, de l’investissement ; bref de tout ce qui prépare l’avenir ?
Les milliards ne parlent plus : ils anesthésient. La vérité de ce rapport est ailleurs. À force de perdre le contrôle de ses finances publiques, la France creuse un déficit de destin. Entre des aînés protégés et une jeunesse assignée à rembourser. Entre la France des métropoles et celle des territoires. Entre les abrités du statut public et les exposés du privé. Ce n’est plus une fracture, ce sont des fractures - générationnelle, territoriale, statutaire - autrement plus difficiles à réduire que celle de 1995, parce qu’elles font des Français les créanciers les uns des autres.
Raymond Aron aimait rappeler que le choix, en politique, n’est jamais entre le bien et le mal, mais "entre le préférable et le détestable". Le préférable a un prix : la vérité, l’effort, l’équité entre générations. Le détestable en a un autre : la tutelle des marchés, l’humiliation d’un pays sous surveillance. Renan définissait la nation par la volonté " d’avoir fait de grandes choses ensemble et de vouloir en faire encore". Si la France n’a plus d’autre projet commun que de se partager le produit d’emprunts contractés sur le dos de ses enfants, elle cessera d’être une nation pour n’être plus qu’une caisse sans fond. En 1995, la fracture sociale menaçait l’unité du pays ; en 2026, c’est le modèle censé la réparer qui le brise. Il reste quelques mois avant 2027 pour choisir : réparer la France, ou la regarder se défaire.