Demain défile l’armée d’hier
Demain, la plus belle avenue du monde offrira sa liturgie annuelle : cuivres rutilants, chevaux lustrés de la Garde républicaine, chars Leclerc astiqués comme des reliques. Nul ne conteste la majesté du rite. Reste à savoir si la France prépare la guerre ou bien un musée.
Voilà près d’un siècle, un colonel entêté suppliait ses chefs de comprendre que le char et le moteur allaient bouleverser l’art de la guerre. On lui préféra le béton de la ligne Maginot. L’addition fut réglée en juin 1940 avec cette "étrange défaite" disséquée par Marc Bloch, panthéonisé voici quelques jours. Nos généraux refaisaient la guerre de 1914 quand l’ennemi inventait celle de 1940. Toute ressemblance avec notre présent n’est, hélas, pas fortuite.
Car la guerre a de nouveau changé de nature, et elle ne nous a pas attendus. Téhéran sature les cieux d’essaims de drones agiles et létaux. L’Ukraine renverse le rapport de forces en frappant au cœur de la Russie avec des engins à longue portée conçus dans des garages par des ingénieurs de vingt-cinq ans. Un aéronef à quelques milliers d’euros y neutralise un système d’armes à cent millions et met à feu les dépôts d’essence des Moscovites. La létalité la plus efficace est désormais la moins coûteuse. Cette révolution copernicienne a un défaut rédhibitoire : elle ne défile pas.
Qu’on ne s’y trompe pas : la faute n’incombe pas aux armées. Nos soldats savent tout faire - dissuasion, forces spéciales, artillerie de pointe, guerre des mines… - et le font admirablement avec ce qu’on leur donne. Le format d’une armée n’est pas une affaire de militaires : c’est un choix politique, le plus régalien de tous. Clemenceau tenait la guerre pour une chose trop grave pour être confiée aux militaires ; la nôtre est devenue trop grave pour être abandonnée aux arbitrages comptables.
Or qu’a produit le Parlement le 23 juin dernier ? Un compromis de 36 milliards supplémentaires d’ici à 2030 qui n’est pas une stratégie mais un inventaire. On y empile une cathédrale flottante à dix milliards et des montagnes d’obus destinées à combler trente ans d’imprévoyance. Rattraper n’est pas anticiper. Cette loi-programme surtout la reconduction de l’existant, avec l’application du cancre qui recopie enfin la leçon - mais celle d’avant-hier. Aucun état-major n’a décidé cela seul : ce sont les gouvernements successifs qui ont préféré le confort du connu au risque des innovations de rupture.
Le moment est critique, et le sablier s’écoule. Certaines puissances comptent en semaines quand nous programmons en décennies ; chaque trimestre perdu à polir nos totems se paiera un jour, et pas en points de PIB. L’urgence commande un acte fondateur : la rédaction, dès maintenant, d’un nouveau Livre blanc de la défense qui s’imposera au futur président, de quelque parti qu’il vienne et quelle que soit son inclinaison. Car la défense du pays n’a pas de carte d’adhérent. Moins de plateformes somptuaires, davantage d’ingénieurs, de ruptures, d’audace décentralisée : voilà le cahier des charges. "La France fut faite à coups d’épée", écrivait de Gaulle. Encore faut-il changer d’épée quand l’ennemi change de guerre.
Applaudir demain la Garde républicaine sera bien sûr un plaisir. Célébrer Marc Bloch était un devoir. L’entendre, enfin, serait une politique. Après l’étrange défaite, il y eut Londres et un homme providentiel que les Français redécouvrent actuellement au cinéma. L’histoire ne repasse pas les plats deux fois.