Le transformateur électrique : le goulot d’étranglement invisible de l’électrification >
Alors que le gouvernement présente ce mercredi son plan d’électrification, il y a un maillon essentiel de la chaîne qui est souvent négligé : le transformateur. Il ne produit pas d’électricité, ne la stocke pas, ne la consomme pas… il la rend juste utilisable. Et est donc indispensable.
Ce mercredi, le gouvernement présente son plan d’électrification, qui doit marquer une accélération pour tenter de réduire la dépendance de la France aux énergies fossiles. Au départ annoncée pour fin avril, sa présentation a été avancée, afin de répondre à l’urgence née des tensions au Moyen-Orient, où les attaques d’Israël et des États-Unis sur l’Iran ont provoqué une nouvelle flambée des prix du pétrole brut.
Ce plan doit répondre à plusieurs enjeux : d’abord produire plus, mais aussi mieux coordonner les moments de production et ceux de demande, les pics ne coïncidant pas toujours. “En février 2026, en pleine période hivernale, des épisodes de prix négatifs ont été observés sur les marchés de gros de l’électricité, un phénomène encore jamais vu à cette période de l’année, qui traduit des situations ponctuelles de surproduction mal synchronisée avec la demande” explique ainsi Guillaume Faure, expert en flexibilité électrique et fondateur de LibertéWatts.
Mais ce plan doit aussi permettre d’adapter le réseau, à la fois pour qu’il puisse absorber les pics, mais aussi pour intégrer de plus en plus de points d’entrée, pour les énergies renouvelables. Or il y a un élément essentiel que l’on oublie souvent lorsqu’on parle d’électricité : le transformateur. C’est lui qui permet d’élever la tension pour transporter l’électricité sur de longues distances, puis de la réduire pour alimenter une usine, une ville ou un data center. Bien sûr, l’électrification a besoin de câbles pour être transportée, mais pas seulement. En effet, sans transformateur, l’électricité ne circule pas : elle reste localisée, inutilisable à grande échelle.
Un goulot d’étranglement au cœur du système
Le marché mondial des transformateurs représente environ 70 à 90 milliards de dollars par an aujourd’hui, avec une projection proche de 100 milliards annuels d’ici 2030. Mais derrière cette croissance, une réalité plus discrète s’impose : la capacité à produire ces équipements ne suit plus le rythme de l’électrification.
L’électrification repose sur une chaîne continue : produire, transporter, distribuer, consommer. Le transformateur intervient à chaque étape. Chaque nouvelle ligne électrique, chaque parc de production, chaque centre de données implique plusieurs transformateurs. Non pas en périphérie, mais au cœur même du fonctionnement du réseau.
En Europe, une part significative des nouveaux projets de production électrique - déjà financés ou en développement - reste en attente de raccordement au réseau. Des travaux couvrant 16 pays européens estiment qu’environ 1 700 GW de nouvelles capacités de production sont en file d’attente de connexion. C’est un ordre de grandeur comparable, voire supérieur, à la capacité électrique actuellement installée sur le continent. Cela ne signifie pas que l’électricité ne peut pas être produite, mais qu’elle ne peut pas toujours être intégrée au réseau dans des conditions industrielles normales.
Le blocage se situe dans les infrastructures intermédiaires : lignes, postes électriques… et transformateurs. Autrement dit, lorsqu’on parle d’électrification massive de l’économie, aujourd’hui le problème n’est plus seulement de produire de l’énergie, mais de la faire circuler.
Des délais qui signalent une saturation
C’est dans les délais que la tension apparaît le plus clairement : avant 2020, un transformateur haute tension nécessitait en moyenne 12 à 18 mois de fabrication. Aujourd’hui, les industriels évoquent des délais de 24 à 36 mois, et jusqu’à 4 ans pour les équipements les plus puissants ! Ce glissement n’est pas conjoncturel, mais traduit un déséquilibre durable : une demande en forte accélération et, en face, une capacité industrielle contrainte.
Un transformateur de puissance n’est pas un produit standard : il est souvent conçu sur mesure, mobilise des chaînes d’approvisionnement spécifiques et nécessite des tests lourds. Augmenter les capacités de production de ce type de produit prend donc du temps.
Un marché concentré, structuré par quelques acteurs
Le segment des transformateurs de puissance est dominé par un nombre limité de groupes industriels. La production est fortement concentrée : quelques industriels captent une part majoritaire des capacités mondiales, dont Hitachi Energy, Siemens Energy, GE Vernova, Hyundai Electric, ou encore Toshiba. Ces acteurs structurent le marché des grands transformateurs, indispensables au transport de l’électricité à grande échelle.
Schneider Electric occupe une position différente. Le groupe français n’est pas le principal acteur des très grands transformateurs de transport, mais il est l’un des leaders mondiaux de la moyenne tension, de la distribution électrique et de l’automatisation des réseaux. Autrement dit, il intervient là où l’électricité quitte le réseau pour être utilisée : dans l’industrie, les bâtiments ou les infrastructures numériques. Cette distinction reflète la structure du système, avec production et transport d’un côté, intégration et usage de l’autre.
Une contrainte matérielle peu visible : l’acier
Au cœur du transformateur se trouve un matériau clé : l’acier électrique à grains orientés, utilisé pour le noyau magnétique. Cet acier permet de limiter les pertes d’énergie et conditionne directement la performance de l’équipement. Sa production est, elle aussi, concentrée entre quelques acteurs industriels, principalement en Asie (Japon, Chine, Corée), avec des procédés complexes et peu flexibles. Ouvrir de nouvelles capacités demande du temps, des investissements lourds et des compétences spécifiques.
Cela signifie que la production de transformateurs dépend d’une chaîne amont elle-même contrainte. Et comme si cela ne suffisait pas, à cette contrainte matérielle s’ajoute une contrainte humaine : la fabrication et l’installation des transformateurs mobilisent des compétences techniques rares - des ingénieurs spécialisés, techniciens de réseau, opérateurs qualifiés. En Europe, les tensions sur ces profils sont désormais généralisées, avec des délais de formation incompressibles.
L’autre contrainte est énergétique : produire un transformateur est une activité électro intensive. Sa fabrication repose sur des procédés industriels très consommateurs d’électricité : transformation des métaux, isolation, tests sous charge. En Europe, le coût moyen de l’électricité pour un industriel se situe autour de 0,18 à 0,20 €/kWh en 2025, contre environ 0,07 à 0,10 €/kWh aux États-Unis et en Chine, selon les pays et les configurations industrielles. Autrement dit : produire un transformateur en Europe implique un coût énergétique en moyenne deux fois plus élevé que dans ces deux grandes zones industrielles. Cet écart ne relève pas d’un détail de compétitivité : c’est un véritable frein structurel à l’investissement et au passage à l’échelle.
Des trajectoires industrielles divergentes
Les dynamiques industrielles ne progressent plus au même rythme selon les régions. En Chine, la montée en puissance est rapide. Le pays représente aujourd’hui une part dominante de la production mondiale d’équipements électriques, avec des capacités en expansion continue et une stratégie explicite d’exportation.
Aux États-Unis, la réponse passe par la relocalisation. Les investissements publics et privés dans les infrastructures électriques et industrielles se multiplient, avec pour objectif de sécuriser les chaînes critiques et de réduire la dépendance extérieure.
En Europe, la situation est différente. Le continent dispose encore d’acteurs technologiques majeurs, mais il évolue dans un cadre plus contraint, avec un coût de l’énergie structurellement plus élevé, des chaînes d’approvisionnement partiellement externalisées et des investissements industriels plus fragmentés. Le résultat n’est pas une rupture visible, mais un écart progressif : la demande augmente rapidement, la capacité industrielle suit, mais plus lentement.
Le transformateur est un équipement technique essentiel à l’électrification, mais pas seulement. Il met aussi en évidence un décalage plus profond, avec d’un côté, des usages électriques qui se développent rapidement, mais de l’autre, des capacités industrielles qui évoluent, elles, à un rythme beaucoup plus lent. En clair, le système étend ses usages plus vite qu’il ne peut en construire les conditions physiques.
Ce décalage ne se voit pas immédiatement, mais apparaît dans les délais, dans les coûts, dans les projets qui s’accumulent en attente. Le transformateur devient alors plus qu’un composant : c’est le point où une intention économique rencontre une contrainte matérielle. Tant que ces contraintes peuvent être absorbées, le système continue de s’étendre. Lorsqu’elles s’accumulent, elles deviennent visibles. Le transformateur ne bloque pas l’électrification, mais il révèle la vitesse réelle à laquelle elle peut se produire.