Qui sont les "plumes" des grands patrons ?
Si "derrière chaque grand homme se cache une femme", on pourrait aussi dire que derrière les mots de chaque grand patron ou patronne se cache une plume. Voire plusieurs. Explications.
Lorsqu’il est sur scène, un comédien déclame généralement des mots qui ne sont pas de lui, mais d’un auteur, plus ou moins inspiré. Mais un patron ? Lorsqu’il prend la parole, on s’attend à ce que ce soit pour donner sa vision, développer sa stratégie, expliquer ses choix. Et avec ses propres mots. Mais si diriger est un métier, écrire en est un autre et beaucoup de dirigeants non ni le temps, ni parfois l’envie, de mettre par écrit ce qu’ils ont en tête. C’est pourquoi ils sont nombreux à avoir recours à des "plumes", des écrivains de l’ombre (ou "ghostwriters"), chargés de traduire leur pensée et, si possible, d’y ajouter de l’élan, de la vision, quelques références et, parfois, de l’émotion. C’est vrai lorsqu’il s’agit de rédiger un important discours, mais aussi pour une simple prise de parole, voire des posts sur les réseaux sociaux.
C’est ainsi qu’a débuté Raphaël Rougier : par la rédaction de posts sur les réseaux sociaux. Puis de textes pour des prises de paroles, d'"éléments de langage", comme on dit en politique, pour des cadres dirigeants… Les choses s’officialisent quand il est recruté, en 2018, par Michelin. Il rejoint d’abord l’équipe communication, puis devient l’année suivante la plume du PDG, Florent Menegaux. Un poste à haute responsabilité. "Ma connaissance de l’univers du pneumatique était alors inexistante", reconnaît-il avec humour. Au poste où il officie, celui qui consiste à devenir la voix et la plume du patron du groupe auvergnat, pas d’autre choix que de très vite apprendre. "J’ai rencontré des experts, des ingénieurs, des opérateurs, j’ai aussi effectué un stage auprès d’un commercial que j’ai accompagné sur le terrain." In fine, il dit avoir aimé "la diversité des sujets abordés et des formats d’expression. C’est une véritable gymnastique intellectuelle et pour une personne curieuse, c’est très satisfaisant."
Plume prête à dégainer
Au bout de quatre ans, il quitte toutefois Michelin. Une offre publiée sur LinkedIn lui tape dans l’œil : on recherche une plume chez Google France. Le voici recruté. Là encore, il se met au service du grand patron, Sébastien Missoffe, auprès de qui il officie toujours. Le rythme de travail est soutenu, avec une forme d’obligation tacite d’être toujours en alerte. Pas au point des plumes des présidents de la République, qui, actualité française et internationale oblige, doivent être joignables 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Mais tout de même.
"Cela ne me dérange pas, j’aime bien le goût de l’imprévu", dit-il. Et de la discrétion. Car comme ces auteurs de l’ombre qui rédigent les livres signés par les grands patrons, les personnalités du sport ou de la culture sans que personne ne le sache, cette plume passée de l’industrie au monde de l’IA vit son métier comme "une école d’humilité, mais aussi un job exaltant. Il faut un sens affûté de l’écoute et savoir que la mission se poursuit souvent après l’envoi de la première version du texte. C’est le jeu !"
Entrer dans la tête… et bousculer
Écrivain publié chez Grasset, au Seuil ou aux éditions de l’Aube, Dalibor Frioux a été la plume, pendant cinq ans, de Thierry Beaudet, président (jusqu’en mai dernier) du CESE, le Conseil économique, social et environnemental. Après avoir fait ses premiers pas d’écrivain dans une maison d’édition spécialisée dans les essais de dirigeants ou d’élus, Dalibor Frioux a ensuite été indépendant, jusqu’à son recrutement au cabinet de la présidence du CESE. Aujourd’hui, il a réduit son activité de plume, travaillant occasionnellement sur des essais biographiques de dirigeants d’entreprise. "L’intérêt de ce travail de plume réside dans les rencontres avec des personnalités souvent hors normes, dans un cadre lui-même hors normes, puisqu’il s’agit de passer du temps de l’action et des mots d’ordre au format long, à une réflexion approfondie, en dehors des enjeux immédiats de pouvoir." Il note toutefois plusieurs aléas ou obstacles : le temps disponible ; la qualité de la relation ; l’intérêt du contenu. "Pour entrer dans leur tête, il est bon de les bousculer un peu, d’être irrévérencieux, car ils sont habitués à être ménagés, et cela n’est pas bon pour l’émulation intellectuelle… Il faut donc avoir suffisamment confiance en soi, connaître la société, avoir une expérience professionnelle. Je ne pense pas que cela soit une position facile si l’on est trop jeune."
À la SNCF, Jean Castex n’est effectivement pas entouré de stagiaires pour écrire ses discours mais d’une équipe haut placée dans la hiérarchie. "Écrire n’est pas forcément ce qu’il préfère faire, explique un de ses conseillers. Il joue certes de son bagout à l’oral mais il demande énormément de fiches car il veut tout savoir. Il faut lui rédiger tout un tas de notes, les conseillers écrivent pour lui puis il relit et met sa patte. Il est finalement le seul maître à bord."
Chose rare, Alexandre des Isnards, la "plume" de Nicolas de Tavernost, apparaît comme coauteur (en plus petit, tout de même…), sur la couverture des mémoires de l’ancien patron du groupe M6, "La télé comme jamais" (Allary Éditions). "Je l’ai aidé à raconter quarante ans de télé, les grands virages qu’il a su prendre, les batailles, les paris. Nos entretiens étaient foisonnants, parfois techniques, souvent drôles. Sa mémoire est précise et il a gardé tous ses agendas papier. Comment faire résonner sa voix ? Que garder quand tout semble important ?" C’était la première collaboration entre ce journaliste spécialisé dans le monde du travail et ce grand patron, au caractère affirmé. "Mon côté anthropologue du travail y a aussi trouvé son compte : je l’ai regardé travailler. Et il fallait suivre… Pour écrire, il a aussi fallu scénariser les temps forts et rendre la puissance de toute une vie au service des médias."
Médaille d’or d’écriture
Pendant des années, Camille Reinauld et Marine Lambert ont-elles travaillé aux côtés du patron du plus grand projet français de ces dernières années, les JO de Paris 2024. Fut-il facile d’écrire pour Tony Estanguet ? A priori oui. Camille Reinauld, qui dit avoir mis du temps à répondre "Plume" quand on lui demandait son métier, se souvient avoir toujours voulu faire cela, depuis sa lecture de Bel ami, de Maupassant, au lycée. Elle commence à écrire lors de la candidature française et glisse ses mots dans ceux de François Hollande puis Emmanuel Macron, Anne Hidalgo et Tony Estanguet. "Des amis me disaient : "Ne deviens pas plume, tu es en bout de chaîne, c’est un métier de niche, tu ne vas jamais y arriver"… et puis au final j’ai adoré !" Elle raconte un Tony Estanguet ne s’énervant jamais, ou si peu, exigeant juste de sa plume qu’elle soit "bien consciente des enjeux", gigantesques. Surtout quand, après une parenthèse qui la voit voguer vers d’autres cieux, elle revient en 2024 pour rédiger la majorité des quatre discours d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques et Paralympiques. C’est elle aussi qui accompagne le champion olympique dans la rédaction de son livre, Par amour du sport (Calmann-Lévy, 2025). Par la suite, elle a été sollicitée par d’autres dirigeants, mais elle n’a pas donné suite. "Je ne suis pas capable d’écrire pour quelqu’un auquel je ne croirais pas, aux idées duquel je n’adhère pas totalement" confie-t-elle.
Il en va de même pour Marine Lambert, qui elle aussi s’est plongée dans la tête du patron de Paris 2024. Au début de sa carrière, la jeune femme est plume pour des élus politiques, en tant qu’assistante parlementaire, spécialisée dans l’écriture de discours. Elle travaille notamment auprès de Stéphane Troussel président PS du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Puis elle intègre l’équipe de Paris 2024. Est-elle parvenue à entrer dans l’esprit du dirigeant, afin de parfaitement retranscrire sa pensée en mots ? "Honnêtement, non, reconnaît-elle avec humour. Il demeure aujourd’hui encore toute une série de mystères que je n’ai pas résolus." Avant de se mettre à écrire pour lui, elle a lu les livres, les interviews de Tony Estanguet. Et même étudié son attitude corporelle. "Il y a dans notre métier une dimension de traductrice, d’interprète", précise-t-elle. Parfois, on l’a reprise sur un chiffre qui n’était pas le bon, sur des formulations ou sur l’introduction du texte prononcé à la tribune des Nations Unies, que l’ancien champion d’aviron a décidé de reprendre. "J’ai toujours été frappée par sa justesse d’analyse et sa capacité à mettre le doigt sur ce qui n’allait pas". Pour elle, comme pour beaucoup, la fin de la mission olympique a représenté un petit deuil, atténué toutefois par la suite des événements. Aujourd’hui, Marine Lambert exerce toujours un peu comme plume, mais bien moins qu’avant. Elle a réalisé son rêve, devenir coach sportive. La plume a pris son envol.