Puces "à la française" : la revanche du design
Sans usines adaptées, la France ne rivalisera jamais avec Taïwan en volume. Quelques start-up font un autre pari : concevoir les cerveaux électroniques dont l’IA et la défense européennes ont besoin.
À Taïwan, TSMC, la plus importante fonderie de semi-conducteurs indépendante au monde, concentre l’essentiel de la production mondiale des puces les plus avancées, quand Washington et Pékin subventionnent leurs champions à coups de dizaines de milliards de dollars. Dans cette guerre du silicium, l’Europe entière ne pèse encore que 9 à 10 % de la production mondiale, selon la Commission européenne. La France, elle, sans usines capables de graver le silicium au-delà de la dizaine de nanomètres, ne pourra jamais rivaliser avec Taïwan en termes de volume. Mais autour de Grenoble, de Paris ou de Sophia-Antipolis, une discrète nébuleuse d’ingénieurs et de start-up a fait un autre pari : concevoir les cerveaux électroniques dont l’intelligence artificielle et la défense européennes ont besoin. Et garantir une certaine souveraineté. La France aligne déjà au moins une douzaine de jeunes pousses, qui conçoivent, sans usine, des puces d’intelligence artificielle ou de défense regardées de près par des investisseurs ou des industriels de l’armement…
Deux champs de bataille
Il faut dire que la bataille des semi-conducteurs se joue sur deux tableaux bien distincts : d’un côté la fabrication, domaine où TSMC, Samsung et Intel se disputent la gravure la plus fine, et de l’autre la conception, où l’intelligence de la puce se dessine avant même d’aller chez le fondeur. Sur le premier terrain, les géants déjà bien installés ont tellement d’avance - et de capitaux - qu’il est désormais impossible d’espérer aller chercher à la concurrencer. C’est donc sur le second terrain, celui de la conception, que la France construit ses positions. “Le modèle, c’est un peu l’équivalent des architectes dans le BTP”, explique le dirigeant d’une start-up “fabless”, sans usine. “On imagine, on conçoit et on dessine tous les plans de nos puces et ensuite on sous-traite la fabrication à un tiers.” Si possible français ou européen, pour garantir une forme de souveraineté.
Pépites tricolores
Plusieurs pépites françaises imaginent et dessinent donc actuellement les puces de demain. Parmi les plus en vue, Vsora, cofondée en 2015 par Khaled Maalej. Elle s’est fait une spécialité : l’inférence IA, c’est-à-dire le processus par lequel un modèle d’intelligence artificielle déjà entraîné applique ses connaissances pour analyser de nouvelles données et produire une prédiction, une décision ou un résultat en temps réel. C’est essentiel, car l’inférence IA est la brique de l’IA qui s’exécutera demain dans chaque centre de données et chaque appareil. Or, dans ce domaine, Vsora a développé une architecture qui égale les leaders mondiaux en puissance de calcul, tout en les devançant en efficacité et en coût. En 2025, l’entreprise a mis en production, avec TSMC, sa puce Jotunn8, conçue pour contourner le "mur de la mémoire" qui pénalise l’IA générative, donnant la possibilité de transmettre 3 200 Tflops de données pour moitié moins d’énergie que les puces concurrentes, selon l’entreprise.
Dès 2022, Otium, le fonds de Pierre-Édouard Stérin, a apporté son soutien financier à l’entreprise, finançant “sur plans”, son projet de puce. Après plusieurs levées de fonds, Otium en est toujours le principal actionnaire, environ à la même hauteur que les fondateurs. Cet été, le fonds Ardian est également entré à son capital, pour préparer un tour plus large en 2027, après une levée de 40 millions d’euros en 2025. Les premiers serveurs équipés de sa puce sont actuellement testés chez Scaleway, la filiale cloud d’Iliad (Xavier Niel est actionnaire de Vsora, via NJJ Capital), avec un résultat attendu d’ici la fin de l’année. Si la puce tient ses promesses, certains prédisent déjà à Vsora un avenir à la NVidia.
Puces souveraines
Autre pépite tricolore : NanoXplore. Une entreprise familiale, discrète championne des puces résistantes aux radiations, conçues pour le spatial et utilisées dans les programmes Galileo et Copernicus. Fin 2025, l’entreprise a levé 20 millions d’euros auprès de MBDA et du Fonds Innovation Défense pour se diversifier vers la défense terrestre, aérienne et navale, où la demande de solutions souveraines est particulièrement forte. Avec, comme atouts, une chaîne d’approvisionnement européenne revendiquée sans dépendance aux règles américaines et un partenariat solide et durable avec STMicroelectronics.
Née en 2019 du consortium européen European Processor Initiative, SiPearl, compte aujourd’hui 200 salariés et a livré en 2025 le Rhea1, premier microprocesseur haute performance conçu sous maîtrise européenne, avec 61 milliards de transistors, gravés par TSMC. Il équipera d’ici fin 2026 Jupiter, le supercalculateur le plus puissant d’Europe, en Allemagne. Société grenobloise, Kalray, spécialisée dans les semi-conducteurs, a signé avec un poids lourd mondial des infrastructures d’IA et de calcul intensif un contrat de licence technologique de plus de 10 millions d’euros. Et parmi les entreprises pleines de promesses, on peut également citer GreenWaves Technologies, fondée par quatre anciens de STMicroelectronics, qui a conçu un processeur d’IA qui revendique une consommation d’énergie particulièrement faible, le rendant notamment adapté aux écouteurs sans fil et capteurs autonomes. Avec 49 salariés et 32 millions d’euros levés, elle compte parmi ses actionnaires Thales, Soitec, Bpifrance et le fonds Definvest du ministère des Armées. Ou encore Menta, basée à Sophia Antipolis et spécialisée dans la reconfiguration des puces après fabrication, intervenant notamment autour de sujets de cybersécurité.
Manque de capitaux, pas de cerveaux
Dans le domaine, la France a plusieurs atouts à faire valoir. D’abord, elle possède des ingénieurs de qualité, à la formation irréprochable et à la créativité inégalée. Mais le principal tient sans doute à un choix technologique à contre-courant : plutôt que de courir après les gravures les plus fines - un terrain où l’Europe a décroché -, Soitec et STMicroelectronics utilisent le silicium sur isolant, une technologie prisée pour sa sobriété énergétique dans les radars, les microcontrôleurs, la 5G millimétrique ou l’IA embarquée.
Un autre atout, plus discret, tient à l’architecture même des processeurs : des équipes réduites peuvent désormais concevoir des puces complexes sans les coûts de propriété intellectuelle qui verrouillaient jusqu’ici le marché. Vsora, GreenWaves ou NanoXplore s’appuient toutes, à des degrés divers, sur cette architecture pour rivaliser avec des groupes bien mieux capitalisés.
La défense en soutien...
Enfin, l’État a mis de l’argent sur la table. Depuis 2022, la stratégie nationale sur les semi-conducteurs a mobilisé 5,5 milliards d’euros via France 2030, et Paris s’apprête à engager 550 millions d’euros supplémentaires dans un projet commun avec l’Allemagne et les Pays-Bas sur les technologies de semi-conducteurs avancées, a annoncé l’Élysée en mai 2026. À l’échelle européenne, le "Chips Act" ambitionne de faire passer la part de marché du continent de 10 % à 20 % d’ici 2030, avec 43 milliards d’euros de financements publics et privés mobilisés.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, le secteur de la Défense, qui était auparavant délaissé par les investisseurs, est désormais très regardé. Et les dépenses dans le domaine explosent, avec des enjeux de souveraineté de plus en plus prégnants. Le ministère des Armées, via son Agence de l’innovation de défense et le Fonds Innovation Défense de Bpifrance, est devenu investisseur direct dans plusieurs jeunes pousses du secteur - comme NanoXplore -, signe que Paris traite désormais la puce comme un sujet de souveraineté militaire autant qu’industrielle.
Mais ce paysage reste fragile. STMicroelectronics, le champion franco-italien, a vu son chiffre d’affaires reculer de 11 % en 2025, à 11,8 milliards de dollars, avec un plan de 2 800 départs dans le monde d’ici 2027, dont un millier en France. Face à des rivaux américains capables de lever, en un seul tour de table, des montants supérieurs au total cumulé de toute la deeptech française des semi-conducteurs, la course reste très inégale. Beaucoup dépendent en outre de fondeurs étrangers pour la gravure de leurs puces, à commencer par le taïwanais TSMC, faute de fonderie européenne sur les puces les plus avancées. Et la tentation du rachat par un géant étranger rôde toujours : en juin 2025, l’Américain Qualcomm a mis la main sur UpMem - avec l’accord de Bercy -, pionnière grenobloise du “processing-in-memory”, preuve qu’une technologie française réussie peut aussi bien renforcer la souveraineté européenne… que lui échapper.