Canicule, climat et carbone : le thermomètre et le prix
Du temps profond aux relevés les plus récents : ce que la mesure établit, ce que le message public en retient. Et ce qu’on peut faire… ou pas.
Depuis la mi-juin, la France suffoque. Et la chaleur fait au débat ce qu’elle fait toujours : elle appelle des réflexes, rarement des nuances. Le moment est peut-être bon, justement, pour prendre du recul - pour situer ce que nous vivons, sans le minimiser. Pour suivre le réel, ou au moins le reflet le plus précis que la science en ait produit, des grandes oscillations de l’histoire de la Terre jusqu’aux relevés les plus récents.
La grande trajectoire du climat
Le climat terrestre n’a jamais connu d’état d’équilibre. Avant même que l’homme existe, la planète a basculé d’un extrême à l’autre. Il y a 700 millions d’années, elle a probablement gelé presque jusqu’à l’équateur - c’est ce qu’on appelle l’hypothèse de la "Terre boule de neige". Bien plus tard, il y a 56 millions d’années, elle a connu l’excès inverse : un réchauffement de cinq à huit degrés en quelques millénaires, accompagné d’une libération massive de carbone et d’une acidification des océans. Cinq extinctions de masse ont ponctué cette histoire ; la plus violente, il y a 252 millions d’années, a effacé près de neuf espèces marines sur dix. Le vivant a chaque fois failli, puis recommencé.
À l’échelle plus récente, le rythme se régularise. Les paramètres de l’orbite terrestre, décrits par l’astronome Milutin Milankovitch, commandent l’alternance des glaciations et des périodes chaudes. Les carottes de glace de l’Antarctique, qui remontent à 800 000 ans, en gardent l’archive. Dans ces cycles, le réchauffement précède la hausse du CO₂ de plusieurs siècles : l’orbite déclenche, l’océan dégaze ensuite. Le carbone alors libéré amplifie le mouvement, dont il porte une part substantielle de l’amplitude. Ce décalage ne disqualifie pas le gaz ; il le range parmi les rétroactions. Le temps profond n’enseigne donc pas que le carbone serait inerte : il ne l’est pas. Il enseigne que le climat n’a jamais eu d’état "normal" à restaurer.
Plus près de nous, l’histoire humaine garde la même trace. Il y a vingt mille ans, une calotte recouvrait la Scandinavie, la France était une steppe-toundra et la mer se tenait cent vingt mètres plus bas : on passait à pied sec de la Bretagne à l’Angleterre, à travers la plaine aujourd’hui engloutie du Doggerland. La déglaciation qui suivit fit remonter les océans de plus d’une centaine de mètres en quelques millénaires. Puis vinrent l’optimum médiéval, la vigne remontant vers le nord, et le petit âge glaciaire, du XIVe au milieu du XIXe siècle, avec en son cœur le minimum de Maunder : la Seine gelée, des foires sur la Tamise prise par les glaces, et le Grand Hiver de 1709 qui emporta plusieurs centaines de milliers de personnes en France. On l’a retracé à partir des registres, des dates de vendanges, des fronts glaciaires : un travail de sources, pas une opinion. Emmanuel Le Roy Ladurie en a posé la méthode dès 1967, et l’a menée jusqu’au réchauffement récent. Et sans remonter si loin : la grande sécheresse de 1976, la canicule meurtrière de 2003. La chaleur violente n’a pas attendu notre décennie.
Le carbone et le CO₂
La confusion publique que l’on fait entre climat et CO₂ tient souvent à une chose simple : on parle d’un gaz dont la nature même est mal connue. Le dioxyde de carbone représente aujourd’hui environ 0,042 % du volume de l’air, contre 0,028 % avant l’ère industrielle. Cette hausse - la moitié en plus depuis le XVIIIe siècle - est, pour le GIEC, d’origine humaine pour l’essentiel : énergies fossiles, ciment, usage des sols. Les échanges naturels de carbone entre l’air, l’océan et la végétation dépassent nos émissions, mais ils s’équilibrent d’année en année ; nos rejets, eux, sont un ajout net, et c’est lui qui déplace le niveau. De ce que nous émettons, océans et sols réabsorbent un peu plus de la moitié ; le reste s’accumule. Pour autant, le CO₂ n’est ni un polluant toxique ni un poison. C’est la matière première du vivant : la photosynthèse en fait du sucre et de la cellulose, et le carbone compose le bois, la feuille, le squelette végétal - le nôtre aussi, de proche en proche. Les satellites mesurent d’ailleurs, depuis les années 1980, un verdissement d’une part notable des surfaces végétalisées, attribué pour partie à cette fertilisation. L’effet est réel, avec ses limites. Mais faire du carbone une simple souillure est un contresens biologique.
Quelques ordres de grandeur aident à se resituer. L’air que nous expirons en contient près de 4 %, cent fois la teneur de l’atmosphère. Dans une salle de classe aux fenêtres fermées, la concentration atteint couramment 0,2 % au bout d’une heure ou deux, cinq fois le niveau extérieur, sans gêner personne ; à ces doses, le CO₂ trahit un défaut d’aération, rien de plus. Cela ne dit rien de son rôle climatique : la tolérance de nos poumons et le pouvoir réchauffant du gaz sont deux questions distinctes. Au temps des dinosaures, l’atmosphère en contenait deux à cinq fois plus qu’aujourd’hui ; la planète était sans calottes, les mers hautes, et des températures élevées allaient avec ce taux. L’histoire géologique relie les deux.
Reste son effet sur la chaleur, connu de longue date. Dès le XIXe siècle, on a montré que ce gaz retient une partie du rayonnement que la Terre renvoie vers l’espace : il réchauffe, un peu comme une vitre garde la tiédeur d’une serre. Le carbone est pourtant loin d’agir seul. Dans l’effet de serre total, la vapeur d’eau compte pour près de la moitié, les nuages pour un quart, le CO₂ pour un cinquième, le reste se partageant entre les autres gaz ; par-dessus tout cela, l’océan déplace l’essentiel de la chaleur et le Soleil fournit l’énergie. Une distinction compte malgré tout. La vapeur d’eau et les nuages suivent la température : ils amplifient, ils ne déclenchent pas. Le CO₂, lui, bien plus durable, fait office de bouton de réglage : petite part de l’effet, gros pouvoir d’entraînement.
Du carbone aux degrés : l’hypothèse du GIEC, et la part de la France
C’est là que se construit l’essentiel du discours public. Le GIEC tient les gaz à effet de serre pour le principal moteur du réchauffement observé depuis le milieu du XXe siècle, et il l’assortit de degrés de confiance. Élevée sur le sens - le GIEC qualifie même de sans équivoque l’influence humaine sur le réchauffement récent : le carbone réchauffe et porte l’essentiel de la hausse. Plus réservée sur l’ampleur - valeur exacte de la sensibilité climatique, comportement des nuages, rythme, seuils de bascule. Ses projections les plus lointaines, l’institution les classe elle-même en "faible confiance". Lire ces rapports tels qu’ils sont écrits ne revient pas à contester le lien ; cela revient à séparer ce qui est solide, le "si", de ce qui reste ouvert, le "combien".
Prenons les chiffres du GIEC eux-mêmes, sans en retrancher aucun. La grandeur de référence relie les émissions cumulées à la température : environ 0,45 °C pour mille milliards de tonnes de CO₂ émises. Les émissions territoriales de la France s’élevaient en 2024 à 367 millions de tonnes équivalent CO₂ - en baisse -, soit moins de 1 % du total mondial. Le calcul, posé pour être vérifiable : effacer une année entière des émissions françaises éviterait, à terme, de l’ordre de 0,0001 °C. La France ramenée à zéro net et maintenue ainsi jusqu’en 2100 infléchirait la température mondiale d’au plus un centième de degré. En regard, la dépense publique de transition se compte en dizaines de milliards d’euros par an.
Ces chiffres n’autorisent pas le "donc c’est inutile" qui vient trop vite, mais ils cadrent le problème. Les émissions sont concentrées : près de 30 % du CO₂ mondial pour la Chine, 13 % pour les États-Unis, autour de 7 % pour l’Inde et pour l’Union européenne, 5 % pour la Russie - le G20 en rassemble environ 83 %. La France et son petit pourcent ne tiennent pas le levier principal. Reste l’incidence, plus que la futilité : qui paie, et pour quel effet ? Quand une hausse de la fiscalité carbone frappe d’abord les ménages les plus contraints de rouler, son effet sur le thermomètre mondial demeure imperceptible, son coût social non. La différence ne relève pas de la morale mais de la proportion.
Regardons-nous au bon endroit ?
C’est autour de ce levier, mince à l’échelle française, que s’est bâtie en vingt ans une économie entière. Sous le mot "transition", des marchés sont nés : renouvelables, rénovation, véhicules électriques, réseaux. Une large part repose sur de la dette publique : l’État emprunte pour financer les primes qui orientent les achats des ménages vers des produits désignés. S’y ajoutent les obligations vertes - 76 milliards d’euros d’OAT vertes émises par la France, 73 milliards par l’Union européenne, plus de 3 000 milliards de dollars d’encours mondial de "green bonds". La France range parmi les dépenses "favorables à l’environnement" quelque 40 milliards d’euros par an ; l’Union a fléché 30 % de son cadre 2021-2027 vers le climat, près de 500 milliards. Une part de ces flux réduit vraiment des émissions. Une autre fait vivre les filières et la finance que l’objectif a lui-même fait naître.
Une singularité mérite d’être relevée. De toutes les atteintes mesurables à l’environnement, le carbone est la seule à avoir un prix, une bourse, des contrats à terme, une fiscalité à lui. C’est aussi celle autour de laquelle tournent l’essentiel du discours et de la dépense. Il n’est pourtant pas le seul front que l’on mesure. Les insectes s’effondrent : vingt-sept ans de relevés dans des aires protégées allemandes donnent une chute de plus de 75 % de la biomasse d’insectes volants. Les sols vivants se tassent et perdent leur fertilité, et leur vie microbienne décline sans qu’aucun instrument grand public ne la suive. Les "polluants éternels", les composés perfluorés, se retrouvent dans le sang de presque tous les humains testés. Tout cela se mesure, se chiffre, se publie. Mais rien de tout cela ne se cote : pas de marché de la biomasse d’insectes, pas de quota de vie des sols, pas de produit dérivé sur la pureté d’un corps. Le système économique ne voit bien que ce qui a un prix. Le carbone en a un. La biomasse des insectes, la vie des sols, l’intégrité d’un corps, non.
- Paléoclimat. "Terre boule de neige" (Cryogénien, ~720-635 Ma) ; maximum thermique Paléocène-Éocène (~56 Ma) ; extinction Permien-Trias (~252 Ma) ; carottes de glace EPICA / Vostok (800 000 ans) ; cycles orbitaux de Milankovitch.
- Histoire du climat. Emmanuel Le Roy Ladurie, "Histoire du climat depuis l’an mil" (1967) et "Histoire humaine et comparée du climat" (2004-2009) ; Grand Hiver de 1709 (~600 000 morts en France).
- Épisodes récents. Grande sécheresse de 1976 (Météo-France) ; canicule d’août 2003, ≈ 15 000 décès en excès (Inserm / InVS).
- CO₂. Environ 0,042 % du volume de l’air (≈ 420 ppm, Mauna Loa / NOAA) contre ~0,028 % (≈ 280 ppm) avant l’ère industrielle ; hausse attribuée pour l’essentiel à l’activité humaine et environ 56 % des émissions absorbées par l’océan et les sols (GIEC, AR6, 2021) ; air expiré ~4 % ; salle de classe fermée ~0,2 % ; verdissement satellitaire (Zhu et al., 2016).
- Effet de serre et physique. Vapeur d’eau ~50 %, nuages ~25 %, CO₂ ~20 % (Schmidt et al., 2010) ; Fourier (1824), Tyndall (1859), Arrhenius (1896).
- GIEC. Influence humaine sur le réchauffement récent qualifiée de "sans équivoque" ; attribution et degrés de confiance (AR6, 2021) ; réponse climatique aux émissions cumulées (TCRE) ~0,45 °C / 1 000 Gt CO₂ (fourchette probable 0,27-0,63).
- Émissions mondiales 2024. Environ 40 Gt CO₂ : Chine ~30 %, États-Unis ~13 %, Inde et Union européenne ~6-7 % chacune, Russie ~5 % ; G20 ~83 % (Global Carbon Project ; EDGAR / JRC ; Destatis).
- Émissions France. Citepa, rapport Secten édition 2026 : 367 Mt CO₂e territoriales en 2024, −3,0 % vs 2023 (hors puits de carbone) ; empreinte carbone ~563 Mt (Insee).
- Finance de la transition. OAT vertes France 76 Md€ et obligations vertes de l’Union européenne (NextGenerationEU) 73 Md€ fin 2024 ; encours mondial des "green bonds" > 3 000 Md$ fin 2024 (Banque de France, AFT) ; budget vert France ~40 Md€ (PLF) ; 30 % du cadre financier UE 2021-2027 fléché vers le climat, ~500 Md€ (Commission européenne).
- Autres dégradations mesurées. Insectes - Hallmann et al., "PLOS ONE" (2017), baisse > 75 % de la biomasse d’insectes volants sur 27 ans ; sols — déclin de la biodiversité et de la vie microbienne (FAO) ; composés perfluorés (PFAS) dans le sang humain — biosurveillance (Santé publique France ; CDC).