L’Europe, terre d’avenir pour les biopharmas et l’innovation santé ? >
Entre maturité scientifique, afflux de capitaux et synergies avec les industries pharmaceutiques, l’Europe s’impose comme une zone d’investissement incontournable en matière d’innovations santé.
Le chiffre est spectaculaire : plus d’un milliard d’euros ont été levés par Jeito Capital en avril 2026, pour être investis dans des entreprises innovantes en matière de santé, principalement en Europe. Soit un triplement des actifs sous gestion à 1,6 milliard d’euros en seulement 5 ans depuis la clôture du précédent millésime. C’est une bonne nouvelle : l’Europe ne se contente plus de former les meilleurs chercheurs du monde, elle commence enfin à les financer à la hauteur de leurs ambitions. Pour Rafaèle Tordjman, fondatrice de ce fonds devenu l’un des principaux acteurs indépendants européens du secteur, c’est le signal d’un changement d’ère. "L’opportunité de marché en Europe est double", confie celle qui a troqué sa blouse de médecin interne des Hôpitaux de Paris pour le costume d’investisseur il y a maintenant plus de 20 ans. "Il existe un vivier de recherche et développement de très haute qualité mais, jusqu’à présent, ces entreprises manquaient de capital pour franchir les étapes cliniques décisives, qui sont les plus coûteuses." Résultat, on a longtemps regretté l’incapacité de ces biotechs à rester européennes une fois passée la phase de découverte. Car faute de financements massifs, les pépites françaises ou allemandes traversaient l’Atlantique pour s’introduire au Nasdaq ou se faire racheter prématurément.
De la recherche… au développement
Aujourd’hui, la donne change, grâce à des sociétés d’investissement comme Jeito et l’appui d’initiatives publiques, telles que le plan France 2030, l’initiative Tibi autour du financement des technologies d’avenir, ou l’EIC Accelerator de la Commission Européenne, qui combinent subventions et prises de participation, avec cette année un volet spécial autour de la souveraineté en matière de santé. L’objectif est désormais d’accompagner ces entreprises le plus loin possible jusqu’à la commercialisation, en passant par la case cruciale des études cliniques. En effet, les biopharmas innovantes ont besoin d’importants financements pour conduire leurs phases cliniques et anticiper leur futur accès au marché.
"Au-delà de l’apport en capital, notre spécificité réside aussi dans l’accompagnement que nous proposons à nos sociétés en portefeuille. Notre équipe réunit des experts, multidisciplinaires et reconnus dans les domaines de la biopharma et de la pharma, ce qui nous permet d’apporter collectivement une aide précieuse sur la phase d’essais cliniques, les sujets de propriété intellectuelle ou encore l’industrialisation et la façon de transformer une innovation en produit ou traitement commercialisé", détaille Rafaèle Tordjman.
Un réservoir d’innovations
Si l’Europe séduit, c’est aussi pour les prix d’acquisition des biopharmas, qui sont 30 % inférieurs à ceux des États-Unis, alors que les niveaux de prix de cession sont identiques. En effet, aux États-Unis, le marché, bien que toujours très actif, est saturé et très compétitif et les valorisations y atteignent parfois des montants très significatifs, mais qui peut parfois être décorrélés de la réalité clinique des molécules ou traitements développés. L’Europe, de son côté, bénéficie d’innovations de grande qualité et qui restent encore très attractives du fait d’un écosystème de financement pour l’instant moins développé qu’aux États-Unis. Un avantage de taille pour attirer les investisseurs à la recherche à la fois d’innovation et de rendements. "Nous investissons dans des sociétés qui ne réalisent pas encore de chiffre d’affaires, mais qui ciblent un marché connu et répondent à un besoin", explique Rafaèle Tordjman, pour qui, dans le domaine de l’innovation thérapeutique, "il n’y a pas de cycle, pas d’impact des conditions géopolitiques et pas de bulle, du fait des besoins constants en matière de nouvelles thérapies mais aussi de l’échéance des brevets des principaux médicaments qui crée chez les groupes Pharmaceutiques un besoin de renouvellement des innovations". Son fonds s’intéresse ainsi à plusieurs domaines de recherche, notamment la cancérologie, les maladies auto-immunes et inflammatoires, les maladies neurologiques, les maladies cardiométaboliques, l’ophtalmologie, ainsi qu’à la médecine de reproduction. Jeito a ainsi par exemple annoncé un investissement de 75 millions de dollars dans Adcendo, une société européenne développant des ADC (anticorps-médicaments) de nouvelle génération en oncologie. Parmi les investisseurs de Jeito, on trouve des profils très variés comme les grands noms l’industrie de la santé, tels que Sanofi et Pfizer, des fonds publics comme Bpifrance, le FEI au niveau européen ou encore KFW en Allemagne, mais aussi de grands assureurs, comme Axa, de grands fonds de pension, comme Texas Teachers Retirement System (TRS), des fonds souverains, des family offices, dont certains Français, des fondations, des fonds de dotation et de grandes banques.
Falaise des brevets
Cette nouvelle attractivité européenne est en effet également dopée par un phénomène que les analystes appellent la "falaise des brevets" (patent cliff en anglais) : dès 2028, l’industrie pharmaceutique mondiale va perdre l’exclusivité des brevets sur des molécules générant des milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. Cela pourrait entraîner jusqu’à 400 milliards de dollars de perte de chiffre d’affaires annuel cumulé pour les groupes pharmaceutiques d’ici 2033. Pour les géants comme Merck & Co (MSD), Sanofi ou Novo Nordisk, la croissance – voire la survie - passe donc par l’acquisition de startups capables de régénérer leurs catalogues de molécules et de traitements. L’Europe, avec ses pôles de compétitivité et ses universités d’excellence, devient le terrain de chasse privilégié de cette quête de croissance externe.
Il serait toutefois réducteur de dire que les grands noms de l’industrie pharmaceutique ne cherchent que le profit et à mettre la main sur de nouveaux brevets en investissant dans ces biopharmas. Ces grands groupes qui pèsent des milliards sont aussi à la recherche d’agilité, dans des domaines de pointe où ils peinent à innover. Ces biopharmas sont comme des départements de R & D externalisés. En 2025, plus de 70 % des nouveaux médicaments approuvés provenaient de biopharmas, contre seulement 45 % il y a plus de vingt ans d’où le maintien d’une forte dynamique en matière d’acquisition de ces sociétés.
Le facteur temps
Dans ce contexte, le temps devient un facteur plus important que jamais. Pour les malades, bien sûr, dans l’attente de traitements plus efficaces. Mais pour l’industrie également. "Chaque année perdue dans le développement est une année de brevet en moins, ce qui réduit la valeur finale du médicament", explique Rafaèle Tordjman. "Il faut donc être capable d’anticiper l’accès au marché avant même la commercialisation." En investissant jusqu’à 150 millions d’euros par société et en mettant ses équipes expertes collectivement au service des projets, Jeito donne ainsi aux entrepreneurs les moyens d’accélérer leurs phases d’essais cliniques.
Enfin, dernier "bon point" en faveur de l’Europe : une certaine maturité réglementaire. Malgré les critiques récurrentes – et souvent justifiées - sur la lenteur administrative et le poids de la technocratie, le cadre européen offre une stabilité juridique et éthique qui rassure les investisseurs à long terme. Et notamment sur les thérapies géniques et l’IA médicale. Indispensable lorsqu’on touche à des sujets aussi sensibles que la santé.