La délicate situation d'Erdogan
C'est la pire défaite électorale de Recep Tayyip Erdogan en dix-sept ans de règne. La semaine dernière, le candidat de l'opposition Ekrem Imamoglu a remporté les élections municipales d'Istanbul, face au candidat du pouvoir, après l'annulation d'un premier scrutin, qui avait déjà sanctionné ce dernier. Un violent camouflet pour Erdogan, car cette défaite constitue un tournant majeur dans la bataille qui oppose l'islam réformiste aux courants intégristes, encore puissants mais en recul, arc-boutés sur des positions de résistance au changement.
Il faut dire que le président turc, ses méthodes mafieuses et son durcissement islamiste ont fini par agréger tous les mécontentements. Erdogan est devenu si impopulaire qu'il en a été réduit à avoir recours aux tricheries, à l'intimidation, et au repli sur son fief traditionnel d'Istanbul, qu'il pensait jusque-là être un sanctuaire.
Plusieurs acteurs viennent troubler le jeu turcDans cette déstabilisation du régime turc, Adel al-Joubeir, ancien ministre des Affaires étrangères saoudien, n'est pas en reste. Il est parvenu à persuader le Qatar, allié du régime turc actuel, de lâcher en rase campagne Erdogan et de négocier une trêve avec l'Arabie saoudite. De fait, la contestation par le Qatar de l'hégémonie régionale saoudienne s'estompe. Par ailleurs, cette défaite électorale laisse entrevoir la possibilité d'un changement de régime en Turquie. À la clé, l'accession au pouvoir, à terme, d'une nouvelle équipe favorable à la réconciliation avec Israël et l'Arabie saoudite. Aujourd'hui, les adversaires historiques d'Erdogan se réorganisent peu à peu. Al-Joubeir les y encourage, tentant de favoriser l'adoption par ces opposants de positions conciliantes vis-à-vis du président américain Donald Trump et de sa politique dans la région.
Washington joue toujours un rôle prépondérantAprès l'épisode des ordres et des contre-ordres de bombardement d'installations iraniennes, la Maison-Blanche sem ble avoir compris qu'une telle intervention américaine aurait pu provoquer une guerre avec l'Iran, qui avait toutes les chances de s'étendre ailleurs au Moyen-Orient. Bien que risquée, une telle issue était tentante pour le président Trump, officiellement candidat à sa propre réélection. En effet, traditionnellement, les Américains réélisent leur président quand le pays est en guerre, soucieux qu'ils sont de ne pas fragiliser l'action de leurs dirigeants en plein conflit.
Jared Kushner, haut conseiller du président des États-Unis et gendre de ce dernier, cherche là les moyens de recréer autour de Trump ce mouvement d'adhésion qui l'avait fait triompher en 2016. Avec Ivanka Trump, son épouse et la fille du président, il prépare également un plan B, qui consisterait, contre un renoncement à un deuxième mandat par Donald Trump, à négocier le désendettement du groupe Trump Corporate mal en point. Le président Trump n'en est pas là. Mais si son impopularité venait à croître encore et ses chances de réélection à s'amenuiser en conséquence, l'hôte actuel de la Maison-Blanche pourrait se résoudre au compromis préparé par son gendre. Pour l'instant, Donald Trump ne semble pas s'engager dans cette voie, mais cherche plutôt à faire vibrer là nouveau la corde nationaliste.
En élisant un maire social-démocrate, le message est on ne peut plus clair : la société turque étouffe sous la coupe d'Erdogan ; la jeunesse aspire à de nouvelles libertés, loin de l'emprise religieuse.
Ainsi, on voit bien que les positions américaines au plan international et singulièrement sur le terrain moyen-oriental ne sont guère exemptes de calculs à finalité essentiellement nationale.
Dans cet imbroglio géopolitique, pétri d'arrière-pensées électorales, il est clair que les États-Unis et ses alliés dans le Golfe agissent – et agiront – toujours à la limite de l'ingérence. La Turquie est une grande puissance régionale et à ce titre constitue un enjeu géopolitique important. Il n'en reste pas moins qu'au-delà de ces jeux d'influence la cinglante défaite subie par Erdogan est avant tout un phénomène interne à la Turquie. En élisant un maire social-démocrate, le message est on ne peut plus clair : la société turque étouffe sous la coupe d'Erdogan ; la jeunesse aspire à de nouvelles libertés, loin de l'emprise religieuse. Certains voient d'ailleurs en Ekrem Imamoglu un successeur potentiel du président actuel, lui pour qui la prise de la mairie d'Istanbul avait marqué la première étape d'une irrésistible conquête du pouvoir.