Cet article a été archivé
Partager
Offrir cet article
En tant qu'abonné, vous pourrez encore offrir
0 articles ce mois-ci.
Politique / 27/05/2019

Le pouvoir saoudien déchiré entre modernistes et conservateurs

L a communauté internationale ne va pas cesser de sitôt d'avoir les yeux rivés sur la monarchie saoudienne. Les soubresauts qui l'agitent aujourd'hui interrogent la nature même de son existence et de sa pérennité. Jusque-là, les descendants en ligne directe du roi Ibn Saoud ont assuré la continuité de la succession au trône d'Arabie.

En choisissant son fils Mohammed ben Sal-mane pour prendre sa suite, alors qu'il n'est pas le premier dans l'ordre de succession, le roi Salmane rompt avec le mode habituel de désignation de l'héritier du royaume wah-habite. Pour autant, l'État saoudien ne semble pas menacé par cette rupture.

Un régime stable depuis quatre-vingt-dix ans

Depuis la fondation du royaume au début des années 1930, les alliances que la dynastie des Saoud a su nouer d'abord avec la Grande-Bretagne, puis avec les États-Unis ont, en presqu'un siècle, garanti une exemplaire stabilité au pays. Pourtant, les Frères musulmans d'Égypte n'ont eu de cesse de tenter d'imposer leur hégémonie en Arabie saoudite. En son temps, Ibn Saoud a vigoureusement combattu cette influence qu'il jugeait délétère. Et cette tradition de résistance aux autres tendances religieuses régionales s'est perpétuée et trouve aujourd'hui encore un écho dans l'absence de soutien officiel du royaume à l'intégrisme religieux.

L'Arabie saoudite a donc ainsi su préserver sa solidité. Or l'ordre traditionnel saoudien est désormais exposé à une menace cette fois née au cœur même du régime. Jusqu'ici, c'est le conservatisme sociétal et théocratique qui a prévalu chez tous les suc-cesseurs d'Ibn Saoud. Mohammed ben Sal - mane, dit MBS, le prince héritier désigné, a en-trepis d'y mettre fin en révolutionnant de fond en comble le pays par l'application d'un program me de réfor mes radicales. Déstabilisé par ces bouleversements, le camp conser-vateur s'en est largement ému, au point que le roi Salmane lui-même cherche désormais à écarter MBS du pouvoir, son fils préféré, et son successeur officiel.

« L'affaire Khashoggi a ralenti mais pas stoppé la réforme radicale menée en Arabie saoudite par MBS et son principal conseiller, le ministre d'État Adel al-Jubeir. »

Opportunément, l'assassinat du journaliste Jamal Kashoggi dans les locaux de l'ambassade d'Arabie saoudite à Istanbul en Turquie est venu fragiliser la position dominante de MBS. En effet, le journaliste, depuis son exil aux États-Unis, était devenu l'un des principaux détracteurs de l'action du prince héritier. Et c'est logiquement que la responsabilité de son élimination a immédiatement été attribuée à Mohammed ben Salmane. Le crime commis et le scandale international qui en a résulté pouvaient aisément constituer un motif légitime pour une destitution.

Mais MBS a repoussé ces accusations. Fin manœuvrier, quel intérêt véritable aurait-il eu au meurtre d'un des frères Khashoggi, connus pour être les représentants institutionnels des Frères musulmans auprès de la monarchie saoudienne ? En fait, un tel acte ne pouvait que fragiliser sa position et renforcer le camp de ses adversaires.

Une coalition d'alliés de circonstance

C'est ce qu'une partie de la presse saoudienne, à son tour, a voulu d'ailleurs mettre au jour, dé nonçant un véritable renversement des alliances. Face au prince héritier, se dresse désormais une coalition « contre nature » des Frères musulmans et du vieux roi conservateur qui cherchent, alliés de circonstance, à se débarraser du moderne héritier. Dans leur collimateur aussi celui qui inspire la politique de réforme radicale : le ministre d'État Adel al-Joubeir. Cette crise de la monarchie wahhabite est scrutée par Mohammed ben Zayed, personnage clé des Émirats arabes unis voisins, souvent présenté comme le mentor de Mohammed ben Salmane, et par Israël et la Russie qui manœuvrent pour éliminer l'influence iranienne en Syrie et pouvaient jusque-là compter pour y parvenir sur le soutien, discret, de MBS. Six mois après, Mohammed ben Salmane n'a pas été écarté du pouvoir, et l'on commence sérieusement à se demander à qui‡, au bout du compte, profite le crime commis contre Kashoggi. Certains ont désormais tout à craindre du prince, blessé mais pas abattu, qui prépare sa contre-offensive.

Cette semaine, dans la rubrique Politique