Printemps agricole en vue
AGRICULTURE. Après plus de deux années de crise, Emmanuel Macron a promis « un printemps de l’agriculture ». Le marché intérieur se redresse, mais les incertitudes demeurent à l’export.
Ferme France. Il faut une sacrée vista pour déposer ce nom de marque et lancer, lors du Salon de l'agriculture, qui ouvre le 24 février, une initiative originale : fédérer producteurs, industriels, commerçants et consommateurs autour d'opérations « transparence ». Les premiers adhérents de Ferme France (Advitam, Terrena, Sodebo...) acceptent d'être audités et notés par les citoyens sur leurs engagements en matière de santé, de biodiversité, de bien-être animal... « Nous montrons les coulisses pour renouer la confiance avec les consommateurs. Un étiquetage précisera le niveau de performances sociétales des produits alimentaires », assure François Attali, directeur marketing de Terrena-La Nouvelle Agriculture et président de Ferme France, association soutenue par Serge Papin, patron de Système U.
Une légère brise d'optimisme souffle sur les campagnes. « Il existe des signes d'espoir, confirme Jérémy Decerle, président de Jeunes Agriculteurs. La future loi pour en finir avec la guerre des prix en grande distribution peut nous redonner une marge de manœuvre. » Ce texte consacre près de 10 articles sur 17 à la répartition de la valeur sur toute la chaîne. Trois mesures sont emblématiques : coûts de production intégrés dans la négociation, promotions encadrées et seuil de revente à perte relevé de 10 %. Les braderies d'Intermarché et les risques d'inf lation n'entament pas la détermination du gouvernement, qui compte prendre des ordonnances dans les six mois sur ces deux derniers volets.
Le revenu et la trésorerie des agriculteurs restent laminés par deux années de crise. 30 % des exploitants ne gagnent que 350 euros par mois. Mais selon le compte prévisionnel de l'agriculture publié en novembre, la valeur de la production agricole hors subventions s'est redressée de 2,4 % en 2017. Le prix du lait est remonté à partir de juillet 2017 (+ 12 % sur les neuf premiers mois) sous l'effet de l'amélioration des marchés et de la flambée du prix du beurre. Concernant la viande de porc, les cours ont progressé en 2017, même si la tendance à venir est moins favorable. Les prix des volailles (hormis les canards à gaver) se sont maintenus. Au-delà des aléas climatiques et des scandales, tel celui de Lac-talis, qui pénalisent le secteur, 2018 s'annonce comme une année charnière. « Les agriculteurs veulent y croire et ne devraient pas perturber le premier Salon de l'agriculture inauguré par Emmanuel Macron », enchaîne Jérémy Decerle.
Prudent, l'Elysée assure qu'il est trop tôt pour préciser l'agenda. Le chef de l'Etat est attendu sur le dossier de l'exportation. Car si le marché intérieur se redresse en 2018, le commerce hors frontières entre en zone de turbulences. Le futur accord de libre-échange UE-Mercosur envenime les relations. La Fédération nationale bovine, qui a lancé une pétition en ligne pour s'opposer à un contingent supplémentaire de 99 000 tonnes de viande sud-américaine, évoque « un reniement » d'Emmanuel Macron. Et peu importe que les marchés iraniens, turcs et chinois rouvrent leurs portes. Pour ajouter au blues, les cours des céréales manquent de ressort. « La hausse de la production de blé dans la région de la mer Noire pénalise nos céréaliers. Ils sont challengés en Egypte et au Maghreb, leurs débouchés traditionnels », analyse Michel Portier, DG d'Agritel.
Enfin, la question des stocks de pou-dre de lait écrémé hante la filière. Bruxelles en a acheté 380000 tonnes, un boulet d'une valeur de 650 millions d'euros. En janvier, 1 800 tonnes ont été cédées à un prix minimal de 1 190 euros la tonne. Les acheteurs asiatiques sont là, car la Nouvelle-Zélande souffre d'une longue sécheresse et a dû diminuer ses livraisons. Mais ce stock plombe la cota-tion pour le début de l'année. « C'est la question à régler, avertit Damien Lacombe, président de Coop de France Métiers du lait et de Sodiaal. La filière est prête à trouver avec ses homologues euro-péens des débouchés, dans la nutrition animale notamment. » Sur ce dossier, tout comme sur celui de la renégociation de la PAC 2020 et des conséquences du Brexit, Stéphane Travert est attendu au tournant. « C'est lui qui gère les mécontents, reconnaît Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. Ce ministère est à la fois politique et technique. Heureusement, Travert passe du temps à Bruxelles. Il assiste à tous les conseils des ministres de l'Agriculture. Ce n'était pas le cas de Stéphane Le Foll. »
« Emmanuel Macron ne veut pas s'enfermer dans une relation avec la FNSEA. Du coup, son ministre de l'Agriculture prend aussi ses distances. » Ce constat d'un fin connaisseur du monde agricole illustre le changement de style du duo Stéphane Travert-Christiane Lambert. Leurs prédécesseurs, Stéphane Le Foll et Xavier Beulin, entretenaient des relations épidermiques, sans doute électrisées par les crises. Cette cogestion à la française souvent dénoncée n'est pas moribonde. Mais elle est devenue plus distanciée et est concurrencée par la Confédération paysanne, les ONG environnementalistes et les associations de consommateurs qui donnent davantage de la voix.