Vers la transparence des abattoirs ?
Agriculture. Du 17 au 21 mai, Interbev, l’interprofession de la viande, organise une opération portes ouvertes. Désireux de rassurer les consommateurs et de reprendre la main sur le bien-être animal, certains éleveurs gèrent en direct les abattoirs.
Une bataille d'image est engagée entre les militants de l'association végane L214 et Interbev, l'interprofession de la viande qui fédère éleveurs, industriels de la transformation, restaurateurs et bouchers. En tout, plus de 500000 professionnels dont certains ouvriront leurs portes du 17 au 21 mai aux Rencontres made in viande. Cette démarche complète la mise en ligne du site du ministère de l'Agriculture, alim-confiance.gouv.fr, où des smileys indiquent le niveau sanitaire des abattoirs.
Ces opérations de transparence suffiront-elles? Les Français boudent la viande, dont la consommation a stagné à +0,9% en 2016 selon Agreste. Le prix, les changements de régime alimentaire et la suspicion sur les souffrances animales plombent les ventes. Pour éviter une France 100 % végétarienne, des groupements d'éleveurs n'hésitent pas à gérer en direct des abattoirs de proximité. Ils veulent éviter de nouveaux scandales en maîtrisant le dernier maillon de la chaîne, c'est-à-dire la mise à mort. C'est le cas à Die (Drôme) où 45 exploitants tuent et découpent eux-mêmes. Pour alléger les coûts, ils ne sont pas salariés, mais payés à la journée. Ils cogèrent l'outil industriel resté propriété de la communauté de communes et ven-dent en circuit court, bio ou non, aux particuliers ou dans les supermarchés de la région. Résultat : le site qui abat chaque année 420 tonnes équivalent carcasse est devenu rentable. Ce système a fait école à Guillestre (Hautes-Alpes) ou à Andrézieux-Bouthéon (Loire).
Dans la Creuse, à Bourganeuf, 60 éleveurs-actionnaires poussent la logique de reprise en main plus loin. Ce groupement construit un outil de transformation de la viande qui sera opérationnel à la fin de l'année. L'investissement estimé à 3,5 millions d'euros est partagé entre les éleveurs, l'Europe, la région et les banques. « En raison de la fermeture de plusieurs abattoirs proches, il y avait un problème pour transporter nos bêtes sur de longues distances, assure Guillaume Betton, PDG de Pôle viandes locales. Le nouveau site répond aux exigences de bien-être animal et humain. Des bruits d'eau calment le bétail et les cadences sont abaissées de 20 %. » « Des éleveurs me transmettent chaque mois des demandes de reprise, confirme André Eloi, directeur de la Fédération nationale des exploitants d'abattoirs. Le mouvement de concentration qui a entraîné la fermeture de plus d'une centaine d'abattoirs de 2002 à 2010 arrive en fin de cycle. La France compte aujourd'hui 263 abattoirs. Les petites unités adaptées à la commercialisation en circuit court sont réhabilitées. Le maillage du territoire se reconstitue. »
Visionnaire, Emilie Jeannin, éleveuse de charolaises en Côte-d'Or, s'active pour mettre en circulation en France un camion abattoir d'ici à fin 2017. Elle s'ins-pire du prototype de la société suédoise Hälsingestintan, qui se déplace de ferme en ferme. Sa fondatrice assure que les animaux ne sont pas stressés puisqu'ils sont tués quasiment in situ. Le modèle est inédit : Emilie Jeannin compte acheter les animaux vivants et commercialiser les produits sous la marque Le Bœuf éthique.
La proposition 26 du rapport de septembre 2016 sur les conditions d'abattage du député Olivier Falorni prône l'expérimentation de cette alternative. Mais le chemin reste semé d'embûches. D'abord, le camion, qui exige un investissement d'environ 1,2 million d'euros, produira une viande vendue plus cher que le bio. Les consommateurs seront-ils prêts à payer une prime au bien-être animal? Le ministère ne s'est pas encore prononcé sur les conditions de contrôle de l'hygiène et de la chaîne du froid. Les services sanitaires s'inquiètent notamment de la gestion des déchets et des eaux usées. En Suède, un vétérinaire inspecte les carcasses directement dans le camion.
En France, il est compliqué d'affecter un professionnel à une si petite unité. Le changement de gouvernement risque de retarder l'avancée du dossier. Et les professionnels agitent le chiffon rouge. « L'abattage mobile doit être soumis aux mêmes contrôles. Sinon, il y aura distorsion de concurrence. Je préfère que les éleveurs reprennent des sites existants », prévient André Eloi. Les distributeurs restent, eux, discrets. « Nous suivons cette expérience, reconnaît Franck Bardet, directeur des filières animales au sein du réseau de magasins Biocoop. Mais personne ne peut assurer qu'un bovin tué à la ferme ne souffre jamais. Des éleveurs ne sont pas une garantie totale contre la maltraitance en abattoir. »
DROIT DE TUER À LA FERME
Le chef Thierry Marx, le boucher Yves-Marie Le Bourdonnec, le philosophe Frédéric Lenoir… Une quinzaine de personnalités ont cosigné en mars une tribune en faveur du collectif Quand l’abattoir vient à la ferme, créé en 2015 à l’initiative de Jocelyne Porcher, de l’Inra, et de Stéphane Dinard, éleveur en Dordogne. A l’origine, un constat : certains paysans ne veulent plus déléguer l’abattage de
leurs animaux à des structures opaques. Le collectif réclame le droit de tester des solutions alternatives en toute légalité, notamment le camion abattoir, ou le système suisse : le ruminant est tué par un tireur embusqué dans le pré, puis transporté dans un atelier de découpe.