Amaury : la bataille judiciaire repart
Un nouveau rebondissement se prépare dans la guerre judiciaire à laquelle se livre depuis 2008 Michel Moulin, fondateur du quotidien Le 10Sport, contre le groupe Amaury, qui avait lancé au même moment Aujourd'hui Sport. Car l'Autorité de la concurrence, qui enquête depuis cette date, suite à la plainte déposée par Michel Moulin pour "entrave à la libre concurrence", vient de notifier ses griefs à la société Editions Philippe Amaury, qui y a répondu. Le prérapport, établi dans la foulée, a rejeté les arguments du groupe de presse et maintenu les conclusions initiales. Et si le document ne préjuge pas de la décision de l'Autorité de la concurrence, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne serait pas très favorable au groupe de presse.
Ce rapport montrerait de façon accablante qu'une stratégie anticoncurrentielle a été clairement menée par le groupe Amaury pour évincer Le 10Sport. Avec, en fait aggravant, une position dominante sur le marché du lectorat de la presse quotidienne sportive, et surtout une volonté de "discipliner les futurs entrants potentiels". Une pratique que le groupe Amaury avait déjà eu l'occasion d'expérimenter en 2007 pour contrer l'arrivée du Bild que Springer voulait lancer en France.
L'enquête s'appuie sur une série de perquisitions effectuées en mai 2009 (voir encadré) dans les locaux de L'Equipe, du Parisien et d'Aujourd'hui Sport, au cours de laquelle des documents particulièrement édifiants ont été saisis. Parmi eux figurent des échanges de courriels au sein du groupe L'Equipe au moment de l'arrêt de la publication du 10Sport ou encore des tableaux de chiffrages réalisés en interne par le groupe Amaury et présentant les coûts associés aux différents scénarios de ripostes envisagés suite à l'annonce de l'entrée sur le marché d'un concurrent à bas prix.
Car, dès l'annonce du nouveau venu sportif sur le marché, le groupe se met en branle à tous les étages : des réflexions sont menées au sein de L'Equipe, du Parisien, et par les dirigeants du groupe, dont Michel Desprès, DG. Une équipe, faisant travailler plusieurs filiales, est constituée, travaillant dans un esprit "commando". Tous les scénarios sont passés en revue avec un chiffrage en contrepoint. Objectif : mettre en échec Le 10Sport.
Baptisé "Projet Shanghai", le plan d'action pour contrer l'arrivée du 10Sport décline à la fois des initiatives pour améliorer L'Equipe et le lancement d'un quotidien, sous le nom de code "T10", qui sera finalement confié au Parisien. Pour étayer leurs conclusions, les rapporteurs montrent que le quotidien Aujourd'hui Sport a manifestement été créé avec la vocation de ne pas s'inscrire dans la durée, et ce dès le départ. D'ailleurs, le groupe fait appel, pour le réaliser, à des journalistes détachés d'une des filiales du groupe pour une durée limitée, à des personnes travaillant sous contrat à durée déterminée, ou bien encore à des prestataires extérieurs.
Mais les enquêteurs vont plus loin. Ils pointent, en effet, que la riposte adoptée a imposé un important sacrifice financier au groupe Amaury, qui n'a pas hésité à prendre le risque de cannibaliser ses autres titres sportifs. En outre, la réplique choisie était également la plus coûteuse pour Le 10Sport... un quotidien qui aurait pu être rentable, d'après les estimations réalisées par le groupe de presse !
Ecrasé par le rouleau compresseur du groupe Amaury, Le 10Sport s'arrête le 25 mars 2009, cinq mois après son lancement, grevé par 5 millions d'euros de pertes. Trois mois plus tard, Aujourd'hui Sport jette l'éponge. Pour le passionné de foot, qui plaide pour une diversité d'opinions, l'aventure du quotidien s'arrête là, et la formule hebdomadaire prend le relais. Une autre histoire !
Mais, question de principe, l'ancien joueur de foot ne veut pas abandonner le combat judiciaire façon David contre Goliath. Il a assigné le groupe Amaury au tribunal de commerce de Paris et lui demande 6 millions d'euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi.
Avec face à face dans le prétoire Patrick Maisonneuve et Jacques-Philippe Gunther, de Wilkie Farr & Gallagher. Audience prévue le 18 juillet, qui devrait surseoir à statuer dans l'attente de l'avis de l'Autorité de la concurrence. Il devrait être connu à la rentrée.